23. Juillet 2005
par Godblog à 07:13
PELOPONESE PRINTEMPS 2004
La fuite !
En avant, en arrière, je ne sais !
Un peu trop d’un quotidien vide à force d’être vain !
Un peu trop fatigué à pagayer dans le néant
Un peu trop de rien, sans beauté, sans noblesse, sans écho...
Alors j’ai fui.
J’ai fui Nice et ses miasmes d’insignifiance.
J’ai fui Cannes et ses images mille fois vues,
Avec ses activistes solennels.
Je me suis fui en singe au milieu de la ferme des animaux.
Grève générale pourtant
En ce 13 mai pour moi si chargé d’Histoire :
58, 68, 78, 88 !
Bientôt 08,
et j’aurais 66ans ( un 6 de moins que la Bête !)
Mon avion décolla, ponctuel,
Comme un SWISS !
Ce soir je dîne chez Costas Kakanatakis :
Au milieu de la rue, il a sorti les tables ;
J’attends je ne sais quoi, on m’a promis des choses « delicious »...
J’ai loué une voiture à l’aéroport
Très vite j’ai mis le cap sur Eleusis, pris la route du Pirée, puis celle de Corinthe !
Je me suis arrêté pour revoir les quelques colonnes encore debout du temple d’Apollon
Dans un soleil roux qui tombait en morceaux de l’Acro Corinthe,
fière et invincible dans la procession de ses fortifications
Trois Corinthe, que Saul / Paul a du connaître !
L’Acro, la ville haute, militaire et politique ;
la polis, avec ses bibliothèques, ses académies, ses sociétés de lettrés et de disciples,
préludes de nos universités ;
et plus bas encore, sur la mer, le port, le Hong Kong de notre ère naissante,
avec ses flux de navires de tous tonnages,
en provenance de toutes les côtes africaines et européennes,
et en partance pour les ailleurs méditerranéens.
Quelle lumière,
Avec une brise qui a du lui caresser la barbe
Parfumée des effluves de poisson grillé à la demande
Au coin des ruelles glissantes de la pêcherie.
J’ai voulu, sur la route d’Argos que je verrai demain,
M’arrêter à Némée, le site du lion d’Héraclès :
Clos depuis quinze heures !
Mais mon détour valait surtout par son émotion :
Et les vestiges des temples, entr’aperçus parmi les vénérables branches d’antiques eucalyptus,
Me fournirent matière à deviser sur le destin des demi dieux !
Alors la route devint ensorceleuse de Némée à Argos !
De part et d’autre,
- capricieuse, défoncée ou bien autorouteuse-
D’infinies théories d’orangers embaumaient à enivrer tous les héros.
Je baissai les quatre vitres de la voiture
Et me laissai soûler par les mêmes senteurs que jadis ont humées
Toutes les narines argolides...
Ce fut alors, au fin fond de la piste,
l’entrée qui n’en finissait pas, à Nauplie /Nafplio,
A un détour soudain,
Voici les murailles cyclopéennes de l’antique Tyrinthe s’étirant à plaisir
En lourdes vagues roses sous les rais mordorés du soleil vespéral.
Ma chambre à l’hôtel Rex est « standard » comme on dit,
mais j’ai découvert dans ma valise
que le whisky offert en février à Hong Kong est un "vingt-et-un ans" d’âge !
Avant ma douche, je l’ai coincé au frais !
Dans l’ordre, j’ai
excellemment dîné chez Kostas
dormi comme un enfant
petit-déjeuné britanniquement
visité abondamment...
Il est midi : je suis assis au milieu d’un vaste verger d’orangers embaumants
La terrasse est ombragée de palmiers
Deux chiots se prélassent à mes pieds
Le patron vient de me servir une bière fraîche
Je suis bien
J’écris...
Dès huit heures je longeais les murailles cyclopéennes de Tyrinthe en direction d’Argos
Le cœur et la mémoire retentissant des aventures des Argonautes,
De Jason et de la Toison d’Or !
Il ne reste plus que le théâtre ! Mais quel théâtre !
Taillé à même la roche sur toute la montagne, sur place, naturel !
Et immense avec çà : plus d’une centaine d’étages de gradins, réguliers et intacts
S’enfoncent ans la végétation fulgurante !
Et tout autour, rien :
Une ville sale, grouillante et chaotique !
Je grimpai sur le mont au-dessus du théâtre,
En voiture, bien sûr, et après un long détour sur la route de Corinthe !
La forteresse de Larissa surplombe toute la plaine de l’Argolide sur plus de vingt kilomètres
Vers Nauplie et la mer !
Plate, vaste, cultivée comme un vaste jardin,
flanquée de Mycènes et de Héra d’où je reviens...
La route de Mycènes n’est indiquée que dans un sens :
bien sûr, je me suis présenté de l’autre !
Ce qui m’a fait traverser par deux fois les rutilantes collinettes de l’Argolide,
humaines et fertiles...
J’ai voulu tout d’abord rendre hommage à Clytemnestre, l’épouse d’Agamemnon,
Et à leur fils Aegisthe, dans les tombes tholos près de la Porte des Lions
Où je suis resté assis, rêveur au souvenir d’Athènes
et de son musée archéologique où l’été dernier avec Bruno
je redécouvrais les trésors des Mycéniens !
De la terrasse du Palais, je revis la vaste plaine d’Argolide et le fort de Larissa
Dans un clair obscur orageux et lourd.
Reposez, grandes et nobles âmes qui fortifiâtes mes ardeurs débiles
À conquérir des mondes au cours de mes adolescences africaines !
Je suis venu une dernière fois au pays des Atrides
Ressourcer mon cœur resté païen malgré toutes les ères chrétiennes...
Sur la route de Nauplie, à la recherche de l’embranchement pour Épidaure,
Je stoppai à Iria (Héra) dont il ne reste rien !
Du plateau l’on comprend aisément l’aménagement de la terre argolique :
La mer, le port, l’immense plaine nourricière
Et le rempart des montagnettes couronnées de forteresses et d’oppida :
Tyrinthe en avant-poste, et Argos, Mycènes et Hera en observatoires...
Mon hôte arrive avec du retsina et de la moussaka agrémentée de poivrons farcis...
Et puis il y a Épidaure,
Épidaure qui se cache entre Épidaure le Vieux près de la mer,
Et l ‘Ancien Théâtre d’Épidaure, le seul que chacun connaît.
Il y eut donc Épidaure... et le silence.
Du moins, j’ai eu droit à trois minutes de cette denrée rare.
C’était l’après-midi :
la chaleur, la brise, le bleu du ciel, le parfum des pines de pin, brûlées par le soleil.
J’étais en bas, à l’orchestre, seul...
Et puis ont déferlé les hordes !
Des Français, vantant très fort les mérites comparés des hôtels des nuits précédentes.
Eschyle et Asclépios leur importaient peu.
J’ai donc gravi en deux étapes les quelque quatre-vingt degrés du théâtre
Pour me retrouver le dos à la forêt et face aux montagnettes du décor naturel,
Aux plans multiples dans la perspective.
Alors les hordes se sont retirées
Et j’ai pu à nouveau écouter le silence
où je distinguais les murmures d’Asclépios à ses consultants chtoniens.
15/05/03
En rentrant d’Épidaure, je me suis prélassé
À la belle terrasse, face à la petite île de Nauplie.
Je restai si immobile, soûl de soleil et de bière fraîche
Que colombes et moineaux (?) se posaient sur ma table
et picoraient sans peur mes cacahuettes.
De retour au Rex, longue douche, un « vingt un d’âge » et sommeil jusqu’à la nuit
J’eus faim !
On m’attendait chez Kostas à grands cris d’amitié :
Salade (grecque !) et pichet de retsina.
La nuit fut douce, paisible et réparatrice.
À sept heures, je dévorai ma collation et décidai de ne pas passer par Tripoli
Mais de longer la côte sud jusqu’à Leonidio.
Bien m’en prit...
Le soleil se levait à peine sur des rivages déchirés par un relief qui donna au voyage
Une permanente variété d’altitudes propres à diversifier les points de vue
Depuis chaque échancrure de la mer.
À Leonidio, la route attaqua un épais massif de canyons et de falaises
tous plus hardis les uns que les autres.
Après un col de haute montagne, ce fur la merveilleuse descente
D’une vaste et superbe route à trois voies
Vers l’immense plaine de Lacédémone face aux crêtes enneigées du Parnonas.
L’approche de Mystra fut un éblouissement :
Une montagne à moines depuis Byzance, chapeautée par la forteresse de Villehardouin.
Je me suis contenté d’errer dans cinq ensembles monastiques :
La métropolite St Dimitri, avec son musée, aussi sophistiqué que vide ;
L’église mi fermée d’Evangelistria
et surtout le magnifique et multiple monastère de Vrondochion,
avec ses deux églises des Saints Théodros et la Panagia Hodigitria
(qu’on appelle aussi Aphentiko), fondation du moine Pacôme :
Absides, déambulatoires, fresques, narthex, chapelles,
Dans un dénuement du aux pillages et maintenant à la restauration,
Furent un havre de fraîcheur et de paix en cette canicule qui annonce un bel été !
En regagnant la plaine, une « taberna » m’attendait...
Je viens de déjeuner d’une salade (grecques, bien sûr !) et d’une bière (grecque !),
J’attends mon café (gréco- turc) !
Puis en route pour Kalamata.
Le Messina Bay Hotel est une superbe et monstrueuse bâtisse blanche
À même la plage, avec tout ce que l’on peut se souhaiter.
J’y ai atterri vers quinze heures, après ne m’être enquis qu’une seule fois de sa localisation.
J’ai rêvassé en compagnie de mon "vingt-et-un ans d’âge"
Et puis j’eus faim...
Je viens de commander : « on » n’a que du « chicken with noodles ».
Mais pour arriver à cette « spécialité internationale »,
Il m’a fallu escalader puis dévaler le célèbre Mont Taygète.
Entre le Parnonas et le Taygète, cela fera deux cols en un jour...
Un soleil d’été décline voluptueusement dans la baie de Kalamata.
16/05/03
Je ne suis pas re sorti, j’ai préféré continuer de rêver sur mon balcon devant la mer...
J’ai rêvé d’Icaria, l’été dernier, et le soir est venu lentement :
Un brin du Caravage (La course à l’abîme) de Dominique Fernandez
Et la nuit a fini par m’enlacer jusqu ‘au matin, quand mes yeux s’ouvrent,
Il est cinq heures,
De nouveau de mon belvédère, j’assistai à l’arrivée de la lumière sur la baie de Kalamata :
‘l’aube aux doigts de rose ‘fit fondre en bleu pétrole la lune de croissant doré...
Toute la matinée connut la longue quête de l’antique Messine,
Rallye d’embûches et de fausses pistes
On me proposa une route de montagne qui passait par un monastère orthodoxe...
Alors tout devint fabuleux, en planant presque au-dessus le la plaine infinie.
Passé le monastère, je pris la route d’Ithomi
- c’est maintenant le nom de Messine !-
Et puis il y eut Messine-Ithomi –le-Haut où il ne reste plus rien !
Et un Messine-Ithomi-le –Bas, que j’ai bien vu d’en haut,
mais que je ne pus jamais atteindre, aucun chemin ne parvenant à m’y conduire !
Lassé, je pris la direction d’Andritsina pour rejoindre Bassae !
Que ces montagnes sont belles !
Je découvrais que le Péloponnèse est d’abord un pays montagneux, très montagneux.
Le temple d’Apollon Epikouris est protégé sous un immense canopée
De la même taille prodigieuse de l’imposant édifice,
Chef-d’oeuvre à la fois dorique et ionien des origines de cette architecture
Capable d’intégrer sans amalgame
les styles balbutiants d’une Grèce qui devenait « classique ».
La montée à Bassae fut un envoûtement,
La sensation de pénétrer un territoire sacré de futaies et de blocs erratiques
Préludant à une ivresse des altitudes
Celles de l’âme s’entend et de l’esprit du lieu, du daïmon de la montagne.
Personne, ou quasi : un groupe d’écoliers prenait congé.
Apollon Protecteur veillait sur les habitants de ces « basses terres »
Montés se réfugier de la peste maligne,
S’en remettant au Dieu musicien, poète et médecin.
J’ai fait halte à Platania, après Andrinitsa, sur la route d’Olympie où je me rends.
Encore salade...abondante, mais surtout, une poêlée de cœurs d’artichauts... divins !
La descente sur Olympie se révéla à la fois grandiose et malaisée !
Malaisée, parce que sans indication :
On va au gré du nez, on navigue à vue, on se fie à ses souvenirs.
Et à interroger l’autochtone, on s’aperçoit qu’Olympie semble bien peu connu....
Il était assez tôt après midi quand j’atteignis l’agglomération :
Je décidai de me rende au site.
La chaleur tombait droite comme un dard démultiplié !
En passant au milieu de ce qui reste,
du peu qui reste de cette cité édifiée pour le plaisir des dieux,
J’éprouvais le pénible sentiment de parcourir
les allées ensoleillées d’un cimetière de lumière.
Gymnase et palestre, temples d’Héra et de Zeus, Nymphée d’Hérode Atticus,
Aussi bien que Bouleutérion, Philippeion ou Metroon...
Tout ne me semblait que tombes, sépultures, caveaux...
En me rendant au stade, par ce qui reste du Portique,
Devant la vaste plaine plate, juste tracée au pourtour,
Je m’attendais à devoir creuser pour découvrir un charnier,
Quand une horde de Japonais se présenta :
Le charme funèbre fut rompu !
Je retournai au Nymphée espérant quelques colonnes encore debout,
Celles de l’Héraïon superbement dorique...
Je trouvai un fût brisé à l’ombre d’un lentisque : je m’y étalai de bien-être et de compassion, devant tant de grandeur anéantie et de mémoire si vigoureuse encore
Qu’une visite à Olympie s’impose comme un pèlerinage obligé aux origines de mon histoire.
Il est ainsi des lieux où je suis né avant de l’avoir su !
Olympie est l’un d’eux, nombreux comme l’origine multiple de ce que je deviens
À mon insu souvent,
À ma surprise parfois,
À ma joie toujours !
En Libye, l’hiver dernier, il y avait la mer :
Incontournable décor de la geste phénico gréco romaine.
Ici, depuis l’Argolide, en passant par l’Arcadie, la Laconie, la Messénie, l’Elide
et demain l’Achaïe qui me fera passer le golfe de Corinthe
il faut y humer l’odeur, le parfum, la fragrance de l’oranger, de l’olivier et des genêts !
Ici tout sent, l’œil n’est jamais seul !
De l’olfacto- visuel, comme il y a de l’audio-visuel !!
J’ai roulé près de huit cents kilomètres depuis Athènes,
Si l’œil était servi à satiété, le nez ne le fut pas moins,
Fouetté par les effluves dont la culture passe aussi par le nez !
17/05/03
Repas nul à l’hôtel hier soir !
Je ne voulais pas re sortir : je ne m’en prends qu’à moi !
En revanche, j’ai rêvé à la pleine lune à mon balcon
(le seul élément positif de ma chambre).
Les deux compositions, naturelles je présume, de la végétation d’en face,
Sous une lune baveuse et pleine,
Ajoutaient à leur charme formel, une chiaroscuro préraphaélite.
Je me suis endormi dans mon (inconfortable) fauteuil...
Et puis le froid m’a saisi, j’ai regagné mon lit !
Bien avant l’aube j’étais réveillé et je regagnai mon fauteuil :
Je n’ai su l’heure qu’en revenant me coucher...
La fin de la nuit s’est déroulée en morceaux hétéroclites de veuilles, de rêveries,
Et de délicieux et longs assoupissements.
La collation fut spartiate : en quelques minutes je me trouvai sur la route de Patras.
A Egion, ‘mon ‘ ferry venait juste de partir : je le voyais encore à quelques encablures.
J’ai passé la fin de la matinée sur la plage à lire Fernandez
Puis à déjeuner de salades et de zucchini.
A quinze heures je me présentai à l’embarquement :
La traversée fut bien trop brève :
à peine le temps de se laisser envahir par la majesté du détroit,
et nous débarquions à Agios Nikolaos .
Je dus longer la côte jusqu’au golfe d’Itea, superbement vaste, à l’échancrure parfaite,
Comme le col rond d’une jeannette
Béant de toute son aspiration vers un large brumeux.
Ce fut enfin l’ascension vers les hauteurs d’Apollon :
Une plaine d’oliviers tout d’abord, d’un vert gris-bleu
Puis la franche attaque de la montagne
par une route parfaite sous un soleil de poussière jaune.
Mon hôtel était fermé pour réparation, on me transféra donc :
Je gagnai au change et me retrouvai tout au sommet du village :
Hôtel Xenia avec une vue imprenable, et pour cause, sur le vertigineux val d’Itea !
L’établissement n’est pas neuf, mais très confortable, à l’ancienne :
J’y passerai mes deux dernières nuits.
L’après-midi fut torride jusqu’au soir :
J’ai sommeillé dans la piscine couverte,
puis dans un fauteuil jardin, j’ai rêvassé et parcouru Fernandez,
abandonnant vite un ouvrage (trop savant) sur Delphes !
J’écris tout cela devant un vin de Crête, - un Kreta Olympia 2001, -
Pour arroser un sauté de légumes et l’incontournable salade grecque...
Le téléphone a sonné deux fois aujourd’hui
Sur la plage à Egion et tout à l’heure à Delphes !
On s’étonne chaque fois de m’avoir vu la veille à Nice
Et de me retrouver ici, ou ailleurs, en Grèce aujourd’hui, sans crier gare !
18/05/03
J’ai pris très tôt, dès l’ouverture, le chemin sinueux, l’Agios Odos, la Via Sacra
Qui, après le source de Kastallia, serpente nonchalamment jusqu’au tempe d’Apollon !
Dans mes souvenirs, - je suis déjà venu tant de fois en ces lieux,- elle est la même,
Jusqu’aux ‘accidents’ du terrain que je reconnais ‘par cœur’.
Quelques jeunes allemands, sous la houlette de l’un d’entre eux,
un roux, d’un flamboyant peu commun,
balbutiaient quelques questions à leur très sérieux cicérone !
Deux japonais aussi hâtaient le pas : je les reverrai bientôt installés au pied du théâtre,
Leurs chevalets plantés dans la perspective du Val d’Itea,
Là où l’à-pic de la montagne dégage assez de ciel
pour laisser les cinq colonnes d’Apollon
harponner un azur qui s’intensifiait heure après heure.
De part et d’autre de la Voie, les ruines des « Trésors » de toutes les cités de l’amphictyonie.
Marseille gît là, parmi les pierres, mais j’ai en vain cherché une trace...
L’air était encore frais et mon allure de sénateur s’accommodait d’une paix précaire.
Je m’avançais pudiquement, mettant cérémonieusement mes pas
dans ceux qui depuis vingt-cinq siècles m’y ont précédé
depuis tous les rivages de la Méditerranée,
de cette Graecia Magna, dont Nice (Nikaïa) et Marseille (Phocée)
constituaient les comptoirs les plus éloignés et les plus fidèles.
Au trésor des Athéniens, je fis une pause :
le Bouleutérion n’est qu’un amas de pierres
la Stoa n’offre plus que trois ou quatre colonnettes.
Et du Sphynx de Naxos ne se dresse plus qu’un fût tronqué !
Et pourtant tout respire encore le sacré, la présence et la sérénité.
À l’autel d’Apollon, je repris souffle pour émerger enfin à la surface du temple,
Et même avec ces quelques pauvres ruines,
Ces vestiges sont la clé, le charme et la fascination du site.
D’impressionnants cyprès, parsemés avec art sur ces pentes vénérables et vénérées,
Tiennent avantageusement lieu
De tout ce qu’on peut imaginer en matière de colonnes,
et nous gardent de toute velléité de « restauration ».
Élancés, pointus, vertigineux, en bosquets, en solitaires, éparpillés,
Ces arbres de l’éternité harmonisent le temps qui passe
avec ce qui malgré le temps ne passe pas :
la beauté, l’intelligence, la noblesse...
C’est du haut du théâtre qu’on embrasse l’ensemble :
à l’ombre d’un cyprès, assis sur la rambarde, je plongeai dans la vallée du temps
où cette Grèce fondait la vie que nous menons.
Le site à cette heure était entièrement investi :
Sur la route d‘en bas, les pullman pullulaient,
Sur les pentes les essaims humains butinaient le passé en vue d’un improbable miel.
Un dernier effort m’éleva lentement vers le stade.
Là encore, sur la crête, le cirque soudain impose le silence, l’écoute et le recueillement.
C’est le corps transposé au ciel de la performance,
Toutes les cités propulsant l’un des leurs, depuis les ambassades de la première terrasse,
Par l’oracle de la Pythie chtonienne et mystérieuse,
Jusqu’à la patrie des héros et des dieux...
Je rentre demain par Ousios Lukas et Thèbes.
À midi excellent déjeuner : feuilles de vigne farcie et d’agneau au citron
Arrosé de bière et clos d’un café turco-grec,
Et je suis allé dormir.
En fin d’après-midi j’ai disposé de la piscine, en égoïste : lecture et trempette.
Peut-être la première fois depuis longtemps...cette aise !
Un laisser-aller du corps et de l’esprit, repus et satisfaits d’avoir fait le choix de partir
Loin de l’inutile agitation de Cannes et de sa vaine évaporation d’images.
Je suis loin de cracher sur le cinéma :
Je dis que certaines époques s’achèvent pour moi : ainsi Cannes et son Festival,
L’Église et son système d’incompétence et d’institution,
Les Salésiens français et leur absence d’invention,
L’Université et son inutilité pratique...
Faut-il à tout prix sauver ce qui a fait son temps ?
Oh, je continuerai de fonctionner... mais en pilotage automatique.
Le film m’intéressera toujours,
Je ne cesserai de militer pour des ecclésiastiques moins fonctionnaires
Et des Salésiens collant plus au temps.
Je pense que je suis un enseignant- né et on m’entendra toujours discourir
en cours, conférences, séminaires, colloques, symposiums et forums divers !
Il s’agit seulement de ne rien attendre de quiconque ni de quelque instance que ce soit...
Je pense avoir vocation de gratuité, mieux, d’indifférence ignacienne
Qui ne trouve de satisfaction éventuelle
que dans l’acte posé, la chose faite, la mission accomplie
avec la seule joie de l’accomplissement :
modeste récompense, bien que je n’en cherche aucune,
sauf celle de pouvoir continuer de fonctionner ainsi
avec toute la liberté de poursuivre études, enseignements et recherches,
par le voyage, l’écriture et le commerce de quelques amis
dont la seule chaleur régulièrement partagée devient de plus en plus ma seule patrie.
C’est ainsi que ma patrie est multiple et mondiale :
La Côte d’Azur, bien sûr, mais Hong Kong et Paris, la Colombie et la Bavière.
J’ai la chance et la grâce d’être chez moi ici, là-bas, où personne n’est loin
Qu’à quelques heures d’avion ou d’un simple coup de fil !
La patron m’a régalé d’un kebab d’agneau avec de longues frites fondantes :
Je l’ai arrosé d’un vin maison, un rosé rétziné,
Et ma gourmandise a réclamé une infime portion de tzatziki
que je viens d’ingurgiter sur du pain grillé !
On me trouvera trivial, vulgaire, et plutôt jouisseur qu’ascétique.
On ne se trompera pas.
je me reconnais prostitué de toutes les cultures et exposé à toute civilisation.
Vulgaire, je le suis : « natus obscuro patre et matre »,
Quant à l’opposition jouissance / ascétisme, je serai moins global,
Ne pouvant me résoudre à l’idée- cliché
qu’un « véritable » ascète ne jouisse pas de son choix !
La jouissance ne réside en rien dans la qualification, mais dans le choix que l’on fait
De vivre de telle ou telle façon.
On ne peut assumer ce rôle, cette fonction, cette position, cet état
Qu’en étant « à l’aise » avec ce choix.
On peu dire pour être juste que je suis un ascète de la jouissance,
Car tout en jouissant de ce que je suis, de ce que je crois et de ce que je fais
Je ne me laisse conduire que par la seule conscience
D’être en vérité là je (me) dois (d’) être et de faire ce que je (me) dois (de) faire.
Tant que cela durera, je n’aurai aucun doute.
19/05/03
Après une longue nuit de pleine lune,
Je suis allé prendre congé d’Apollon à la fontaine de Kastallia :
Une source au mince filet, sous un canopée d’arbres aux longues branches centenaires...
J’étais seul, il n’était pas huit heures : j’ai pensé intensément à Marie-Jeanne,
ma jeune sœur philhellène, partie si jeune, dévorée par un cancer fulgurant !
Je ne reviendrai plus à Delphes :
je ne sais pourquoi cette pensée m’assaille à chaque voyage.
Eh bien oui : j’approche de ce point de la vie dont on pressent le terme...
La route de Osios Lukas est si mal indiquée que je me suis retrouvé sur la mer.
De retour à l’embranchement, je me suis enquis.
L’art byzantin, l’orthodoxie, les icônes : voilà qui ne me touche guère !
Le chant peut-être !
Une certaine insignifiance de la surcharge et de l’accumulation :
Et cette manie du « compliqué », de la répétition.
Le site d’Osios Lukas est vraiment merveilleux : tous les moines du monde ont bon goût,
La nature est la même, ils savent au moins une chose, se plonger dans son sein !
Je rentre à Anthènes par « la route antique ».
Et soudain : un fumet de méchoui ; à un détour, une façon de « routiers »...
Et je viens de terminer un immense plat d’agneau rôti,
Arrosé, dans l’ordre, de mon « 21 ans d’âge », d’une Amstel glacée et d’un hanap de retsina
Que mes voisins, passablement éméchés, viennent de me faire servir généreusement !
Comment vais-je reprendre la route !
Il est douze heures, j’ai encore cent kilomètres à parcourir,
Je dois rendre la voiture avant quinze heures :
Pour tout dire je me sens un peu soûl
Si la vie est une force qui va, j’ai accompli jusqu’ici le contrat.
J’honore chaque étape surtout si me sont offerts du vin, du travail et des amis !
Mais aucune oasis n’a su me retenir :
Il n’y a là aucune infidélité,
Mais ma seule incapacité à me laisser retenir, dompter, assimiler!
À m’attacher, peut-être !
Je sais que l’ailleurs est introuvable, utopique ou sacré !
Il demeure l’ailleurs.
J’ai cette religion de l’impossible :
C’est entre autres pourquoi je suis chrétien :
Je ne connais rien de plus incroyable !
par Godblog à 07:12
Libye Hiver 2002
Décor déserté,
Privé à jamais de ses acteurs et de ses tragédies,
Ces ruines nous échappent :
Résonnant de voix empêchées,
Indistinctes sous la rumeur du vent et du ressac,
Elles ne font signe que d’absence.
Sur le mur de scène du théâtre de Sabratha,
Là où se trouvait l’inscription gravée
Célébrant la construction de l’édifice,
Il ne reste aujourd’hui qu’un seul fragment,
Un mot isolé, privé de son contexte
Et qui prend pour nous valeur d’enseignement :
LACUNA
C’est-à-dire « vide », « manque »,
Fossé ouvert par le temps dans la fragile mémoire des civilisations.
Jean-Marie Blas de Roblès,
Libye grecque, romaine et byzantine
p.11, Edisud, 1999.
27/12/02
La mer !
Car c’est la mer d’abord, et toujours là...
Avec tous les bleus de la palette...
De ma chambre perchée au sommet de l’hôtel,
« La Porte de la Mer »
Le premier soir, à Tripoli,
Elle était verte, ourlée d’une écume immaculée
Et toute la nuit, fenêtre ouverte,
Elle a veillé pour moi
D’une mélopée lourde et crissante !
A Sabratha, elle se déployait sans un pli
Quasi violette et plate
Derrière les colonnes de Liber Pater et d’Isis,
Et à travers les fausses portes du théâtre...
Je peux déjà imaginer les jours qui viennent
À Leptis Magna, à Misratha,
Puis quand je passerai de Tripolitaine en Cyrénaïque,
À Cyrène, à Ptolemaïs et Apollonia...
Mer gourmande
Qui lape, sape, ronge et mange
Des pans entiers de villes
Qu’elle stocke à quelques encablures
Du nouveau rivage ainsi redécoupé...
La mer est une dévoreuse...
25/11/02
La Mer des Syrtes
Tremblote dans la nuit claire
De la multitude des comptoirs
Des premiers Phéniciens navigateurs !
Nulle agglomération sur ce rivage misérable,
Des relais tout au plus envahis par les sables
Et le vaste golfe que désole le soleil.
Autour de Benghazi – Béréniké,
Tout est plat, uniforme, lépreux et sans grâce,
Le liseré de mer, à peine, une échancrure,
Échoue sur cette côte famélique...
Et puis, soudain,
De même que le désert quand il devient oasis,
Le plan tourne colline puis montagnette :
Vert, tout verdit, jusqu’à la mer
Qui à son tour teint à nouveau la mer
De ce bleu presque noir maintenant
Entre le ciel pastel et les pentes Véronèse !
Tolméta - Ptolemaïs, blottie dans les fourrés d’eucalyptus
Se laisse piétiner par chèvres et moutons
Le long de son double cardo qui sautille jusqu’à l’eau
Et son décumanus dont le prolongement
Mène jusqu’à Carthage ou bien Alexandrie,
La voie de l’Africa Proconsularis,
Voulue par Rome, ici, bien avant Jésus Christ...
Le ciel était noir,
Quand après mille détours,
La voiture stoppa net au milieu de nulle part !
Une porte de fer fermée :
Mansour, mon chauffeur noir, grimpa, sauta, ouvrit
De l’intérieur où se découpait, mystérieuse, une seconde entrée, comme un passage...
Le vent me glaça, j’avais laissé mon loden...
SLUNTAH est un lieu minuscule
Étrange et vertigineux comme un rébus
Aux figures inattendues et dérangeantes.
Le ciel noircissait encore et l’air me glaçait toujours plus.
Un lieu de culte ? Un laboratoire de nécromancie ?
Un tophet punique ?
On respirait le primitif dans cet antre rupestre :
Autel supportant quatre victimes,
Bas-reliefs émanant d’un cauchemar,
Séries d’êtres gesticulant vers l’horreur de tempêtes et de crânes,
Empilés à l’entrée d’une grotte basse et humide !
Une pile brisée, qui devait soutenir
Le sanctuaire dévasté par des profanateurs,
Ou les intempéries venues à bout du mystère gardé !
Et toute la surface libre,
Comme un enclos sacré, une base tabou,
Taillée dans un granit gris tacheté de champignons rougeâtres.
J’observais, muet,
La mémoire mêlée de ce spectacle et de mes songes...
Je frissonnai à nouveau d’horreur et de froid,
Et retrouvai mon loden avec délice:
Emmitouflé et silencieux, je gagnai mon hôtel,
« La Perle de la Montagne Verte » »
(Lalouar al Gamal al Akhadar)
29/12/02
Un grand vent décoiffait l’innombrable ruine de Cyrène!
Et l’acropole d’abord
Au cordeau impeccable de l’axe de Battos
Droit comme la lance et le mât
Des navires aventureux et conquérants
Qui depuis Théra, l’antique Santorin,
Débarquèrent sur cette côte il y a trois mille ans !!
Bien après le forum, l’odéon, la maison de Jason,
L’agora, le capitole et le tholos de Déméter,
Quand le chemin joue à cache cache
Parmi les pierres, les chardons et les bouses de vache,
Tourne soudain à gauche, ou à droite,
On reçoit de plein fouet, comme un message, enfin,
Le bandeau bleu de la mer
Qui depuis le début se préparait à nous surprendre !
Et tout en dévalant l’Agios Odos,
La Via Sacra défoncée et traîtresse,
Longeant à gauche les bains grecs des vestales d’Artémis,
l’œil ne peut se détacher
de l’immuable déroulement horizontal
de la maîtresse initiatrice de l’histoire maritime !
Fontaine, esplanade d’Apollon,
Théâtre, amphithéâtre et bains de Justinien...
Toute cette formidable armada
De colonnes, d’escaliers, de statues et de marbres
N’étaient pour moi que la remarquable avant-scène
D’un drame éternel comme la vie,
À l’unique personnage implacable et serein.
Je me suis attardé,
Sur un fût corinthien, renversé près du temple de Sérapis.
Les yeux perdus et éperdus,
Rivés au fleuve bleu qui depuis toujours et sans cesse
Me hante à la fois et m’apaise.
Par deux fois encore, l’après-midi, me fut donnée cette chance
De voguer sur le bonheur bleu de ma voie maritime !
A Al-lathrun et à Ras Halhillal
Où les trois charmantes églises byzantines ont joué le prétexte
De rendez-vous accumulés avec mes amours bleues !
Quand haletant, pressé, je courus au dernier rendez-vous,
Le tonnerre gronda.
Je roulais vers Apollonia
Indifférent aux moutons sur les masses qui gonflaient,
Aux dérives menaçantes des inquiétants nuages,
À un grain avant-coureur dépité.
Je me hâtais, aveugle et sourd,
Vers le rivage dévasté, jadis aussi puissant pour Cyrène
Que Puozzoli l’était pour Rome !
À l’entrée du site, le ciel s’assombrit net
Et s’ébranla dans une quinte déflagratoire,
Soulignée brutalement par un éclair infini...
Je courus vers les basiliques sises sur les hauteurs,
Humbles mis suffisantes
Pour m’offrir l’altitude nécessaire à ma contemplation !
Je me hissai à peine sur un siège épiscopal
Quand la mer elle-même noircit
Se confondant avec un ciel aveugle
Strié de toutes les lances jupitériennes !
Je demeurai coi, ne distinguant plus rien,
Sinon dans mon dos
Les ruisseaux d’un orage qui m’inondait !
Je prenais l’eau de toutes parts.
Comme tétanisé par cette forfaiture,
Je n’en revenais pas,
Fixant dans le lointain la traîtresse acoquinée avec Neptume !
Quand je sentis mes pieds baigner dans mes souliers,
Je revins à l’abri
En me pressant certes, mais sans courir,
D’abord parce que j’en suis bien incapable
Mais, je le sais aussi,
Parce que c’est à regret que je renonçai...
30/12/02
Le vide m’assaillit au-dessus de Cyrène,
Au surplomb du sanctuaire d’Apollon,
Dans le palazzo mussolinien, promu « Administration des Antiquités » !
Le vide s’installa définitivement
Dans l’ex-résidence de l’ambassadeur US, charmant pavillon qui jouxte le palazzo
Poursuivi lui-même par une autre demeure
Que je ne pus « visiter » :
Les trois bâtiments en bout de plateau, face à la mer,
à travers une épaisse frondaison mêlée d’eucalyptus, de cyprès géants et de pins maritimes...
Ces bâtiments ont la ruine laide et repoussante
Et ne provoquent en rien la pitié qu’elles devraient...
Le pompeux, et parfois pompéien, Abdulgader Saïd Mzeini
ci-devant « contrôleur » de l’ « Antiquities Department »
me fit la grâce, - immense à ses yeux, - de l’accès à la ‘bibliothèque’...
La pauvreté est respectable, pas la misère
Dans laquelle quelques ouvrages classiques
- on a la richesse qu’on peut –
Étaient coincés dans un rayonnage branlant, poussiéreux, humide et mal odorant !
Et voici tout d’un coup, le travail et la science
Des Italiens précurseurs
Et des Français continuateurs,
Voici soudain la gloire des
Maribeni, Bianchi Bandineri, Stucchi, Caputo et Attraversari
Et celle des Chamoux, Laronde et Roques,
Honteusement livrés au confinement étouffant d’un débarras de la civilisation
Sur l’immortelle colline de Cyrène...
Il avait plu ! Le ciel était tout propre !
Un millier de cyprès géants nous conduisit chez Zeus.
Une clairière, la route qui tourne, et sur la droite,
blessé mais majestueux contre le ciel,
Le temple jupitérien égal du Parthénon et d’Olympie !
Le portillon passé, je me frayai une piste
Sur un parterre de bouses de vache exhalant encore leur fumet ;
Notre voiture avait du faire fuir le troupeau.
Après un coup d’œil rapide
Chauffeur et accompagnateur s’assirent pour fumer à leur tour, le dos au temple...
J’entrepris lentement mon tour de Kaaba !
C’est à ce moment précis que m’apparut à nouveau comme un vertige
Le vide dans lequel subsiste,
- Ne suscitant qu’une bienveillante indifférence,-
Toute cette Afrique romaine,
Qui d’Alexandrie à Carthage
S’était promue, par Septime Sévère interposé,
La rivale de Rome et l’autre cœur de l’empire !
Je serrai mon loden
- l’air de l’ombre plus froid, quoique fort agréable-
Et me sentis d’un coup vide moi-même,
Véhiculant dans une Libye définitivement arabe et musulmane,
La nostalgie archéologique de racines
Dont ces gens n’ont définitivement rien à faire...
En dévalant les pentes cyrénéennes
Je retrouvai mon ensorceleuse bleue
Jusqu’aux petites églises byzantines
Près de l’eau ou au-dessus de l’eau
De El Athrun et de Ras Al Hillal !
Face à ma Méditerranée je ne connus plus aucun vide :
Elle a tout vu depuis les Peuples de la Mer ;
Elle a tout entendu depuis les langues oubliées ;
Elle a tout retenu et se contente de mugir
Avec quelque écume de rage à la commissure de ses rivages !
Ensorceleuse et mystérieuse,
Elle a tout avalé, dévoilé, révélé, parlant la seule langue possible :
Celle de la mémoire...
31/12/02
C’est à LEPCIS MAGNA
Que l’amplitude du vide atteignit son apex.
Démesure, ubris, munificence et beauté !
Quatre heures, à bonne allure, à travers les plus beaux vestiges de l’empire :
Et Jerash et Bosra et Palmyre
M’ont paru des essais près de ce coup, de maître.
Dans les yeux exorbités des Néréides et des Méduses
De l’impressionnant forum sévérien
J’ai vu le double effroi du constat de la gloire
Et de la conscience pointue de la précarité.
Ces étendues de marbres, originaires de toutes les carrières
D’un empire qui ne sut rien refuser à Septime
- né près de ces flots bleus qu’il n’oublia jamais –
Respirent la vanité du sable que la main la plus ferme ne saura jamais retenir !
Elle reste vide
Comme l’esprit des indigènes d’aujourd’hui,
Pour qui tout cela n’a d’importance qu’économique,
Encore que les règles fantaisistes d’un certain « Livre Vert »
Font de la moindre initiative
Un mesquin traquenard d’un pâle petit maître...
Du haut des gradins drus de l’abyssal amphithéâtre,
Monté dans le grand trou d’une carrière épuisée,
Depuis cette hauteur insoupçonnée
Qui côté mer surplombe le cirque hippodrome
Le plus long de tout l’empire...
Je songeai avec une peine inexplicable
À Julien Gracq, au Rivage des Syrtes
Au seul écho marin pour les cris de l’Histoire.
01/01/03
J’ai basculé dans l’An Neuf
Au balcon de 11ème étage du Bab el Bahr (La Porte de la Mer)
Face à face avec la mer côté Afrique.
Nuit claire sur Tripoli,
De la brise, quelques moutons d’écume venus paître sur la grève noire.
Mes amis m’ont offert fruits et gâteaux orientaux !
J’ai pris quand même mon nitrate de Béthaïne...
.....................
Des jours durant j’ai parcouru des décors
Non seulement les grandioses de Sabratha, de Cyrène et de Lepcis Magna,
Intégrant, et d’abord la mer, comme permanent et changeant fond de scène,
Mais de villes entières, vastes et magnifiques,
Dont une partie seulement, infime, a été jusqu’ici repêchée des sables...
J’avais la chance d’être seul et de pouvoir déambuler à ma guise,
Car mon « guide obligatoire » me suivait plus qu’il me conduisait,
Et ces rues et ces édifices, ces forums et ces basiliques et ces temples
Où avaient retenti les voix multiples de tant de peuples mêlés,
Résonnaient à l’unisson du lourd silence de l’absence !
Des Phéniciens aux Arabes, la parenthèse fut ouverte puis fermée.
Définitivement, comme lorsqu’on regrette presque d’avoir osé...
Plus de quinze cents ans,
Et cette côte incontournable de l’histoire du monde
S’est enfoncée à nouveau dans les sables du temps
D’où la volonté et la nécessité des Peuples de la Mer
L’avaient fait surgir pour une carrière grandiose.
Où êtes-vous donc passés
Phéniciens entreprenants,
Grecs géniaux,
Romains hégémoniques !
Qu’êtes-vous donc devenus
Vandales exterminateurs,
Byzantins compliqués,
Arabes monomaniaques... ?
L’inscription de Sabratha,
LACUNA, c’est-à-dire « VIDE »
Peut bien servir de titre à cette tragédie du temps,
Jouée près d’une mer
Où Neptune triomphant se souvient dans ses flots éternels des turbulentes Néreïdes !
19. Juillet 2005
par Godblog à 17:58
par Godblog à 16:19
Avec Tobie et Sara, ce sont trois amours qui s’entremêlent et qui donnent à notre histoire la beauté des tapis orientaux aux multiples couleurs et dessins ! Tobie aime ses coreligionnaires en déportation à Babylone, et il les enterre de nuit au risque de sa propre vie. Le jeune Tobie aime la jeune Sara et ils ne pourront s’aimer qu’après avoir exorcisé tous les démons de morts qui hante la couche des amants. Et puis Yahvé aime son peuple qu’il n’oublie pas, et envoie ici son archange, Raphaël, pour lui prodiguer sa tendresse et sa protection…
Tobie était de la tribu et d'une ville de Nephthali, en Haute Galilée, au-dessus de Naasson, près de Séphet. Il avait été emmené captif au temps de Salmanasar, roi des Assyriens; mais dans sa captivité, il n'abandonna jamais le chemin de la vérité. Tous les jours, il distribuait à ses frères, ceux de sa nation, captifs comme lui, tout ce dont il pouvait disposer. Et alors même qu'il était le plus jeune de la tribu de Nephthali, il n'y avait rien d’enfantin en sa conduite.Tandis que tout le monde courait adorer les veaux d'or que Jéroboam, roi d'Israël avait faits, lui seul, à l’encontre de tous, se rendait à Jérusalem, au temple pour y adorer le Dieu d'Israël, offrant fidèlement les prémices et les dîmes de ses biens.
Tous les trois ans, il distribuait aux prosélytes et aux étrangers toute sa dîme. Il avait observé ces choses et d'autres semblables, selon la loi de Dieu, dès son jeune âge. Parvenu à l'âge d'homme, il épousa une femme de sa tribu, nommée Anne; et il en eut un fils auquel il donna son nom, et qu'il instruisit dès l'enfance dans la soumission à Dieu et la fuite du péché.
Lors donc qu'il fut arrivé comme captif, avec sa femme et son fils, en la ville de Ninive, où était toute sa tribu, bien que tous les autres mangeassent des mets des païens, il garda son âme pure, et jamais il ne se souilla par leurs viandes. Et parce qu'il se souvenait fidèlement du Seigneur, Dieu lui concilia la faveur du roi Salmanasar, qui lui donna pouvoir d'aller partout où il voudrait, avec liberté de faire ce qu'il lui plairait. Il allait donc visiter tous les captifs et leur donnait des conseils salutaires.
Ainsi une fois il alla jusqu’à Ragès des Mèdes, avec dix talents, provenant des largesses dont le roi l'avait enrichi. Il rencontra parmi ses compatriotes, un homme de sa tribu, nommé Gabélus, qui était dans le besoin, et il lui donna contre un reçu cette somme d'argent.
Longtemps après la mort de Salmanasar, Sennachérib, son fils, monta sur le trône. Comme ce prince nourrissait une grande haine contre les enfants d'Israël, Tobie allait visiter chaque jour tous ceux de sa parenté pour les consoler, et il distribuait de ses biens à chacun, selon son pouvoir : donnant à manger à ceux qui avaient faim, procurant des vêtements à ceux qui étaient nus et mettant un grand zèle à donner une sépulture à ceux qui étaient morts ou qui avaient été tués.
Lorsque le roi Sennachérib, revenu de Judée en fugitif, après la défaite dont Dieu l'avait frappé pour ses blasphèmes, faisait mettre à mort, dans sa fureur, les enfants d'Israël, Tobie enterrait les cadavres. En apprenant cela, le roi ordonna de le mettre à mort et lui ôta tous ses biens. Mais Tobie prit la fuite avec son fils et sa femme, et, dépouillé de tout, il réussit à se cacher, parce qu'il avait beaucoup d'amis. Quarante-cinq jours après, voilà que le roi était assassiné par ses propres fils. Alors Tobie revint chez lui, et tous ses biens lui furent rendus.
Un jour de grande fête religieuse, un beau repas ayant été préparé chez lui. Tobie dit à son fils: " Va chercher et invite à notre table quelques hommes de notre tribu, des fidèles de Yahvé ! ». A son retour, Tobie apprit à son père qu'un des enfants d'Israël, qu'on avait vraisemblablement assassiné, gisait dans la rue. A l'instant, Tobie se leva de table et, sans avoir rien mangé, retrouva le cadavre, et le rapporta secrètement chez lui pour l'inhumer avec précaution après le coucher du soleil. Puis il prit son repas avec larmes et tremblement, au souvenir de cette parole que le Seigneur avait dite par le prophète Amos : " Vos jours de fêtes seront changés en gémissements et en deuil. " Quand le soleil fut couché, il sortit et porta le corps en terre. Tous ses voisins le blâmaient : "On a déjà ordonné de te faire mourir à cause de cela, et à peine as-tu échappé à cet arrêt de mort, que tu recommences à donner une sépulture aux morts!" Mais Tobie, préférant obéir à Dieu plutôt qu’au roi, enlevait les corps de ceux qui avaient été tués, les cachait dans sa maison et les inhumait de nuit. Un jour, fatigué qu'il était d’avoir enterré toute la journée, il tomba de sommeil au pied de la muraille et s'endormit. Pendant qu'il dormait, il tomba d'un nid d'hirondelles de la fiente chaude sur ses yeux, et il devint aveugle.
Dieu permit que cette épreuve lui arrivât, afin que sa patience, comme celle du saint homme Job, fût donnée en exemple à la postérité. Et effectivement, ayant toujours servi Dieu dès son enfance et observé ses commandements, il ne s'attrista pas contre Dieu de ce que le malheur de la cécité l'avait frappé. Au contraire, il resta inébranlable dans la crainte de Dieu, lui rendant grâces tous les jours de sa vie ! Et de même que les chefs de tribu insultaient au bienheureux Job, ainsi les parents et les amis de Tobie raillaient sa conduite : " Qu'est devenue ta belle espérance, pour laquelle tu faisais des aumônes et donnais la sépulture aux morts? " Tobie les reprenait : " Ne parlez pas ainsi; car nous sommes les enfants des saints, et nous attendons cette vie que Dieu doit donner à ceux qui lui restent fidèles." Anne, sa femme, allait tous les jours tisser de la toile et, par le travail de ses mains, elle rapportait, pour leur entretien, ce qu'elle pouvait gagner. Il arriva ainsi qu'ayant reçu un chevreau en paiement, elle l'apporta à la maison. Son mari, ayant entendu le bêlement du chevreau dit : " Vérifiez si ce chevreau n'aurait pas été dérobé, et rendez-le à son maître, car il ne nous est pas permis de rien manger qui provienne d'un vol, ni même d'y toucher. " Alors sa femme s’emporta contre lui: " Il est manifeste que ton espérance est devenue vaine; voilà ce que t'ont rapporté tes aumônes ! " Et elle aussi se mit à l'injurier.
Alors Tobie, dans un long soupir, se mit à prier dans les larmes:
" Vous êtes juste, Seigneur; justes sont tous vos jugements, et toutes vos voies sont miséricorde, vérité et justice.
Mais maintenant, souvenez-vous de moi; ne tirez pas vengeance de mes péchés, et ne rappelez pas en votre mémoire mes offenses, ou celles de mes ancêtres.
Car nous n'avons pas toujours obéi à vos préceptes; c'est pourquoi nous avons été livrés au pillage, à la captivité, à la mort, à la risée et à l'opprobre parmi toutes les nations au sein desquelles vous nous avez dispersés.
Et maintenant, Seigneur, vos châtiments sont grands, parce que nous n'avons pas agi selon vos préceptes et que nous n'avons pas marché devant vous avec sincérité.
Alors, traitez-moi selon votre volonté, et commandez que mon esprit soit reçu en paix, car il est meilleur pour moi de mourir que de vivre. "
En ce même jour, à Ecbatane, en Médie, Sara, fille de Raguel, entendit, elle aussi, les injures d'une des servantes de son père. Car elle avait été successivement donnée en mariage à sept maris, et un démon, nommé Asmodée, les avait fait mourir aussitôt qu'ils étaient venus auprès d'elle. Comme elle reprenait donc cette servante pour quelque faute, celle-ci lui répondit en disant : " Que jamais nous ne voyions sur la terre ni fils ni fille de toi, meurtrière de tes maris! Veux-tu donc me donner aussi la mort, comme tu as déjà fait mourir sept maris?" A cette parole, Sara monta dans la chambre haute de sa maison et y resta trois jours et trois nuits, sans boire ni manger. Mais, persévérant dans la prière, elle suppliait Dieu avec larmes de la délivrer de cet opprobre. Le troisième jour, elle acheva sa prière et bénit le Seigneur, en disant :
" Béni soit votre nom, ô Dieu de nos pères, qui, lors même que vous êtes irrité, faites miséricorde, et qui, au temps de la tribulation, pardonnez les péchés à ceux qui vous invoquent.
Vers vous, Seigneur, je tourne mon visage, vers vous j'élève mes yeux.
Je vous demande, Seigneur, de me délivrer des liens de cet opprobre; sinon, de me retirer de cette terre.
Vous savez, Seigneur, que je n'ai jamais désiré un mari, et que j'ai conservé mon âme pure de toute concupiscence. Jamais je n'ai fréquenté les jeux folâtres et n'ai eu de commerce avec les hommes de conduite légère.
C'est dans votre crainte, et non pour suivre ma passion, que j'ai consenti à prendre un mari. Ou bien je n'étais pas digne d'eux, ou bien peut-être n'étaient-ils pas dignes de moi, car il se pourrait que vous m'ayez conservée pour un autre époux.
Il n'est pas au pouvoir de l'homme de pénétrer vos desseins. Mais quiconque vous honore tient pour assuré que sa vie, si elle a été dans l'épreuve, sera couronnée, que s'il a été dans la tribulation, il sera délivré, et que si le châtiment est venu sur lui, il pourra obtenir votre miséricorde.
Car vous ne prenez point plaisir à notre perte, mais après la tempête vous ramenez le calme, et après les pleurs et les larmes vous répandez la joie.
Que votre nom, Dieu d'Israël, soit béni dans tous les siècles!"
Ces deux supplications furent exaucées en même temps devant la gloire du Dieu souverain; et le saint ange du Seigneur, Raphaël, fut envoyé pour guérir Tobie et Sara, dont les prières avaient été prononcées en même temps en présence du Seigneur.
Tobie croyant que sa prière était exaucée et qu'il allait mourir, appela auprès de lui Tobie, son fils, et lui dit : " Ecoute, mon fils, les paroles de ma bouche et pose-les comme un solide fondement dans ton cœur.
Lorsque Dieu aura reçu mon âme, mets mon corps en terre.
Tu honoreras ta mère tous les jours de sa vie; car tu dois te souvenir de ce qu'elle a souffert et des grands dangers qu'elle a courus à cause de toi, lorsqu'elle te portait dans son sein.
Et quand elle-même aura aussi achevé le temps de sa vie, tu lui donneras la sépulture auprès de moi.
Tous les jours de ta vie aie Dieu présent à ta pensée, et garde-toi de consentir jamais au péché et de transgresser les préceptes du Seigneur, ton Dieu.
Fais l'aumône de ton bien, et ne détourne point ton visage d'aucun pauvre; car il arrivera ainsi que le visage de Dieu ne se détournera point de toi.
De la manière que tu le pourras, sois miséricordieux. Si tu as beaucoup de bien, donne largement; si tu en as peu, aie soin de partager même ce peu de bon cœur. Tu t'amasseras ainsi un grand trésor pour le jour du besoin. Car l'aumône délivre de tout péché et de la mort, et elle ne laissera point l'âme descendre dans les ténèbres. L'aumône sera, pour tous ceux qui l'auront faite, un grand sujet de confiance devant le Dieu souverain.
Garde-toi, mon fils, de toute impureté, et qu'en dehors de ton épouse ta conscience ne te reproche jamais une action criminelle.
Ne laisse jamais l'orgueil dominer dans ton cœur ou dans tes paroles, car c'est par lui que tous les maux ont pris commencement.
Quand un homme aura fait pour toi un travail paye-lui aussitôt son salaire, et que le salaire du mercenaire ne reste pas un instant chez toi.
Ce que tu serais fâché qu'on te fît, aie soin de ne le faire jamais à un autre.
Mange ton pain avec ceux qui ont faim et avec les indigents, et couvre de tes vêtements ceux qui sont nus. Fais servir ton pain et ton vin à célébrer la sépulture des justes, mais ne le
mange ni ne le bois avec les pécheurs.
Cherche toujours conseil auprès d'un homme sage.
Bénis Dieu en tout temps; demande-lui qu'il dirige tes voies, et que tous tes desseins réussissent par lui.
Je t'informe, aussi, mon fils, que, lorsque tu étais encore petit enfant, j'ai donné dix talents d'argent à Gabélus de Ragès, ville des Mèdes, et que j'ai son reçu entre les mains. C'est pourquoi fais tes diligences pour l'aller trouver et retirer cette somme d'argent, et tu lui rendras son obligation. N'aie point de crainte, mon fils. Il est vrai que nous menons une vie pauvre, mais nous aurons beaucoup de biens si nous craignons Dieu, si nous évitons tout péché et faisons de bonnes œuvres. »
Alors Tobie répondit à son père : " Tout ce que tu m'as ordonné, je le ferai mon père. Mais je ne sais comment je pourrai retirer cet argent. Cet homme ne me connaît pas, et il m'est également inconnu ; quel signe lui donnerai-je? Je ne sais pas même le chemin qui conduit en ce pays-là. " Son père lui répondit en disant : " J'ai son écrit entre les mains; aussitôt que tu le lui auras montré, il te remboursera. Mais va maintenant chercher un homme fidèle qui aille avec toi, moyennant salaire, afin que tu rentres en possession de cet argent, pendant que je vis encore. "
En sortant de la maison, Tobie se trouva nez à nez avec un beau jeune homme, comme prêt à partir et en tout cas disposé à se mettre en route. Ignorant que ce fût un ange de Dieu, il le salua et lui dit : " D'où es-tu, bon jeune homme? " L'ange répondit : " Je suis un des enfants d'Israël. " Et Tobie lui dit : " Connais-tu la route qui conduit au pays des Mèdes? " Il lui répondit : " Je la connais, j'ai souvent parcouru tous ces chemins et j'ai logé chez Gabélus, notre frère, qui demeure à Ragès, ville des Mèdes, laquelle est située dans les montagnes d'Ecbatane. " Tobie lui dit, tout heureux : " Attends-moi, je te prie, je vais dire cela à mon père. " Sur quoi le père émerveillé demanda qu'on fît entrer le jeune homme. Celui-ci entra et salua, en disant : " Que la joie soit toujours avec toi ! " — " Quelle joie puis-je avoir, répondit Tobie, moi qui suis assis dans les ténèbres et qui ne vois pas la lumière du ciel? " Le jeune homme lui dit : " Aie bon courage ! Il est facile à Dieu de te guérir. " Ensuite Tobie lui demanda: " Pourrais-tu bien conduire mon fils chez Gabélus, à Ragès des Mèdes? A ton retour, je te donnerai ton salaire. " — " Je le conduirai, répondit l'ange, et je le ramènerai auprès de toi. " Tobie lui dit : " Dis-moi, je t'en prie, de quelle famille et de quelle tribu es-tu? " L'ange Raphaël lui répondit : " Est-ce la famille du mercenaire que tu cherches, ou le mercenaire lui-même, qui doit accompagner ton fils? Mais pour ne pas te rendre inquiet, je suis Azarias, fils du grand Ananie. " - " Tu es d'une noble race, lui dit Tobie. Mais ne te fâche pas, je te prie, de ce que j'ai désiré connaître ta famille. " Et l'ange lui dit : " Je conduirai ton fils sain et sauf, et je te le ramènerai sain et sauf. " Tobie ajouta enfin : " Fais un heureux voyage ! Que Dieu soit sur votre chemin, et que son ange vous accompagne ! "
Les bagages faits, Tobie fit ses adieux à son père et à sa mère, et il se mit en route avec l'ange.
Alors la mère se mit à pleurer : " Tu nous as ôté le bâton de notre vieillesse, et tu l'as éloigné de nous. Plût à Dieu que cet argent pour lequel tu l'as envoyé n'eût jamais existé ! Car notre pauvreté nous suffisait, et c'était pour nous une richesse que de voir notre fils. " Tobie lui répondit : " Ne pleure point; notre fils arrivera sain et sauf, et il reviendra vers nous sain et sauf, et tes yeux le reverront. Car je crois qu'un bon ange de Dieu l'accompagne, et qu'il dispose heureusement tout ce qui lui arrive, en sorte qu'il reviendra vers nous avec joie. " Alors sa mère cessa de pleurer et elle se tut.
Tobie partit, suivi de son chien, et la première halte eut lieu près du fleuve du Tigre. Comme il descendait sur la rive pour se laver les pieds, voici qu'un énorme poisson s'élança pour le dévorer. Effrayé, Tobie poussa un grand cri : " Seigneur, il se jette sur moi ! " L'ange lui dit : "Prends-le par les ouïes et tire-le à toi. " Tobie obéit et il le tira sur la terre ferme, et le poisson se débattit à ses pieds. L'ange lui dit : " Vide ce poisson, et conserves-en le cœur, le fiel et le foie, car ils sont employés comme d'utiles remèdes. " Tobie obéit encore; puis il fit rôtir une partie de la chair, qu'ils emportèrent avec eux pour la route; ils salèrent le reste, qui devait leur suffire jusqu'à ce qu'ils arrivassent à Ragès des Mèdes.
Tobie interrogea l'ange : " Je te prie, Azarias mon frère, de me dire quelle vertu curative possèdent les parties de ce poisson que tu m'as commandé de garder. " L'ange lui répondit : " Si tu poses sur des charbons une petite partie du cœur, la fumée qui s'en exhale chasse toute espèce de démons, soit d'un homme, soit d'une femme, en sorte qu'ils ne peuvent plus s'en approcher. Et le fiel sert à oindre les yeux couverts d'une taie, et il les guérit. " Tobie lui demanda : " Où veux-tu que nous fassions halte ce soir? " - " Il y a ici un homme appelé Raguel, de ta tribu et de ta famille; il a une fille nommée Sara, mais, en dehors d'elle, il n'a aucun autre enfant, fils ou fille. Tout son bien doit te revenir, et il faut que tu la prennes pour épouse. Demande-la donc à son père, et il te la donnera pour femme. "
Alors Tobie répondit : " J'ai ouï dire qu'elle avait déjà épousé sept maris, et qu'ils sont tous morts et l'on m'a dit encore qu'un démon les avait tués. Je crains donc que la même chose ne m'arrive à moi-même, et que, fils unique de mes parents, je ne fasse descendre avec tristesse leur vieillesse dans le tombeau. " Mais l'ange Raphaël lui dit : "Ecoute-moi, et je vais te dire quels sont ceux sur lesquels le démon a du pouvoir : ce sont ceux qui entrent dans le mariage en bannissant Dieu de leur cœur et de leur pensée, pour se livrer à leur passion, comme le cheval et le mulet qui n'ont pas de raison : sur ceux-là le démon a pouvoir. Mais toi, lorsque tu l'auras épousée, quand tu entreras dans la chambre, vis avec elle en continence pendant trois jours, et ne songe à autre chose qu'à prier Dieu avec elle. La première nuit, livre au feu le foie du poisson, et le démon s'enfuira. La seconde nuit, tu seras admis dans la société des saints patriarches. La troisième nuit, tu recevras la bénédiction promise à leur postérité, afin qu'il naisse de vous des enfants pleins de vigueur. La troisième nuit passée, tu prendras la jeune fille dans la crainte du Seigneur, guidé bien plus par le désir d'avoir des enfants que par la passion, afin que tu obtiennes dans tes enfants la bénédiction promise à la race d'Abraham. "
Raguel les reçut avec joie. A la vue de Tobie, Raguel dit à Anne, sa femme : " Comme ce jeune homme ressemble à mon cousin ! " Et il demanda aux voyageurs : " D'où êtes-vous, jeunes gens, nos frères? " - " Nous sommes de la tribu de Nephthali, du nombre des captifs de Ninive. " - " Connaissez-vous Tobie, mon frère? " — " Nous le connaissons, " répondirent-ils. Et comme Raguel disait beaucoup de bien de Tobie, l'ange lui dit : " Tobie, dont tu nous parles, est le père de ce jeune homme. " Aussitôt Raguel courut à lui et l'embrassa avec larmes, pleurant à son cou : " Sois béni, mon fils, dit-il, car tu es fils d'un homme de bien, du meilleur des hommes ! " Et Anne, sa femme, et Sara, leur fille, versaient des larmes. Raguel alors fit tuer un bélier et préparer un festin; et, comme il les engageait à s'asseoir pour le repas, Tobie déclara : " Je ne mangerai ni ne boirai ici aujourd'hui, que tu ne m'aies promis d’abord de me donner Sara, ta fille. " A ces mots, Raguel fut saisi de frayeur, sachant ce qui était arrivé aux sept maris qui s'étaient approchés d'elle, et il commença à craindre que pareil malheur n'arrivât encore à celui-ci.
Comme il était dans cette incertitude et ne donnait aucune réponse à la demande de Tobie,
l'ange lui dit : " N'appréhende point de donner ta fille à ce jeune homme; car c'est à lui, qui craint Dieu, qu'elle doit appartenir comme épouse; voilà pourquoi aucun autre n'a pu la posséder. " Alors Raguel dit : " Je ne doute pas que Dieu n'ait admis en sa présence mes prières et mes larmes. Et je crois qu'il vous a fait venir vers moi, afin que ma fille épousât son
parent, selon la loi de Moïse. N'aie donc plus de doute que je te la donne. " Et prenant la main droite de sa fille, il la mit dans la main droite de Tobie: " Que le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob soit avec vous, que lui-même vous unisse et qu'il répande sur vous sa pleine bénédiction ! " Ils prirent du papier et ils rédigèrent illico presto l'acte du mariage. Et on festoya en bénissant Dieu. Raguel pria Anne, sa femme de préparer une autre chambre. Elle y conduisit Sara, sa fille, qui se prit à pleurer. Mais elle la réconforta: " Aie bon courage, ma fille. Que le Seigneur du ciel te donne la joie à la place du chagrin que tu as éprouvé ! "
Le repas achevé, ils conduisirent le jeune homme auprès de Sara. Tobie, se ressouvenant des paroles de l'ange, tira de son sac une partie du foie et la posa sur des charbons ardents. Alors l'ange Raphaël saisit le démon et l'enchaîna dans le désert de la Haute-Egypte. Et Tobie exhorta la jeune fille: " Sara, prions Dieu aujourd'hui, demain et après-demain; durant ces trois nuits nous serons unis à Dieu, et, après la troisième nuit, nous vivrons dans notre mariage. Car nous sommes enfants des saints, et nous ne pouvons pas nous unir comme les nations qui ne connaissent pas Dieu. " Tous deux demandèrent instamment à Dieu de leur accorder la santé. " Seigneur, Dieu de nos pères, dit Tobie, que le ciel et la terre, que la mer, les fontaines et les fleuves, avec toutes vos créatures qu'ils renferment, vous bénissent ! Vous avez fait Adam du limon de la terre, et vous lui avez donné Eve pour compagne. Et maintenant, Seigneur, vous savez que ce n'est point pour satisfaire ma passion que je prends ma sœur pour épouse, mais dans le seul désir de laisser des enfants qui bénissent votre nom dans tous les siècles. " - " Ayez pitié de nous, Seigneur, continua Sara, ayez pitié de nous, et puissions-nous tous ceux ensemble arriver à la vieillesse dans une parfaite santé ! "
A l'heure du chant du coq, Raguel appela ses serviteurs, et ils s'en allèrent avec lui creuser une fosse. "Il pourrait bien lui être arrivé la même chose qu'aux sept autres maris qui sont allés auprès d'elle. " Une fois la fosse creusée, Raguel rejoignit sa femme: " Envoie une de tes servantes pour voir s'il est mort afin que je le mette en terre avant qu'il fasse jour. " Anne envoya une de ses servantes elle entra dans la chambre et les trouva sains et saufs, pareillement endormis. A cette bonne nouvelle, Raguel et Anne, sa femme, bénirent le Seigneur,: " Nous vous bénissons Seigneur, Dieu d'Israël, car le malheur que nous redoutions n'est pas arrivé. Vous avez usé envers nous de miséricorde, et vous avez éloigné de nous l'ennemi qui nous persécutait. Vous avez eu pitié de deux enfants uniques. Faites, Seigneur, qu'ils vous bénissent de plus en plus, et qu'ils vous offrent un sacrifice de louange pour leur préservation, afin que toutes les nations reconnaissent que vous seul êtes Dieu sur toute la terre. "
Aussitôt Raguel commanda à ses serviteurs de combler avant le jour la fosse qu'ils avaient faite. Et il dit à sa femme d'apprêter un festin et de disposer toutes les choses nécessaires à des voyageurs pour leur entretien. Il fit aussi tuer deux vaches grasses et quatre béliers, pour préparer un repas à tous ses voisins et à tous ses amis.
Et Raguel conjura Tobie de rester chez lui pendant deux semaines, lui donnant la moitié de tout ce qu'il possédait, et il rédigea un écrit afin que la moitié qui restait devînt la propriété de Tobie, après leur mort.
Alors Tobie appela auprès de lui l'ange, qu'il croyait un homme, et lui dit : " Azarias, mon frère, je te prie de m'écouter. Quand je me donnerais à toi comme esclave, je ne reconnaîtrais pas encore tous tes soins. Néanmoins je t'adresse encore cette prière : Prends avec toi des bêtes de somme et des serviteurs, et va trouver Gabélus, à Ragès, ville des Mèdes; tu lui rendras son écrit, tu recevras de lui l'argent et tu le prieras de venir à mes noces. Car tu sais toi-même que mon père compte les jours, et que, si je tarde un jour de plus, son âme sera dans la tristesse. Tu vois aussi de quelle manière Raguel m'a conjuré de rester ici, et que je ne puis résister à ses instances. "
Alors Raphaël prit quatre des serviteurs de Raguel et deux chameaux et se rendit à Ragès des Mèdes. Ayant trouvé Gabélus, il lui rendit son billet et en reçu tout l'argent, et, après lui avoir raconté tout ce qui était arrivé à Tobie, fils de Tobie, il le fit venir avec lui aux noces. Lorsque Gabélus entra dans la maison de Raguel, il trouva Tobie à table; celui-ci se leva aussitôt; ils se baisèrent mutuellement, et Gabélus pleura et bénit Dieu : " Que le Dieu d'Israël te bénisse, car tu es le fils d'un homme excellent, juste et craignant Dieu, et faisant beaucoup d'aumônes ! Que la bénédiction se répande aussi sur ta femme et sur vos parents ! Puissiez-vous voir vos fils et les fils de vos fils, jusqu'à la troisième et la quatrième génération ! Que votre postérité soit bénie du Dieu d'Israël, qui règne dans les siècles des siècles ! " Tous ayant dit : Amen ! on se mit à table, et c'est dans la crainte de Dieu qu'ils firent le festin des noces.
Pendant que Tobie différait son départ à cause de ses noces, son père Tobie était rempli d'inquiétude : " D'où vient, se disait-il, le retard de mon fils? Quelle raison peut le retenir dans ce pays? Gabélus serait-il mort, et n'y aurait-il plus personne pour lui rendre cet argent? " Il commença donc à s'attrister beaucoup, lui et Anne, sa femme, et ils se mirent ensemble à pleurer de ce que leur fils n'était pas revenu près d'eux au jour marqué. Sa mère surtout répandait des larmes intarissables : " Hélas ! hélas ! mon fils, disait-elle, pourquoi t'avons-nous envoyé si loin, toi qui étais la lumière
de nos yeux, le bâton de notre vieillesse, la consolation de notre vie et l'espérance de notre postérité? Nous qui avions tout en toi seul, nous n'aurions pas dû t'éloigner de nous. " Tobie lui disait : " Cesse tes plaintes et ne te trouble pas; notre fils se porte bien et l'homme avec qui nous l'avons fait partir est très fidèle. " Mais rien ne pouvait la consoler; sortant chaque jour de sa maison, elle regardait de tous côtés, et allait sur tous les chemins par lesquels il y avait espoir qu'il reviendrait, afin, s'il était possible, de l'apercevoir de loin.
Cependant Raguel disait à son gendre : " Reste ici, et j'enverrai des nouvelles de ta santé à Tobie, ton père. " - " Je sais que mon père et ma mère comptent les jours et que leur esprit se tourmente au-dedans d'eux. " Après avoir fait encore de grandes instances à Tobie, sans que celui-ci voulût rien entendre à ses raisons, Raguel lui remit Sara avec la moitié de tout ce qu'il possédait, en serviteurs et en servantes, en troupeaux, en chameaux, en vaches, en argent, dont il avait beaucoup, et il le laissa partir, plein de santé et de joie : " Que le saint ange du Seigneur soit en votre chemin, qu'il vous conduise jusque chez vous sains et saufs; puissiez-vous trouver toute chose prospère chez vos parents, et puissent mes yeux voir vos enfants avant que je meure ! " Et le père et la mère embrassèrent leur fille et la laissèrent aller, après lui avoir recommandé d'honorer ses beaux-parents, d'aimer son mari, de bien conduire sa famille, de gouverner sa maison et de se conserver elle-même sans reproche.
Au onzième jour du voyage de retour, ils arrivèrent à Charan, ville située à mi chemin de Ninive. " Tobie, mon frère, dit l’ange, tu sais en quel état tu as laissé ton père. Si donc tu le trouves bon, prenons les devants, et que tes serviteurs suivent à petites journées, avec ta femme et tes troupeaux. " Tobie approuvé cette idée, et Raphaël ajouta : " Prends avec toi du fiel de poisson, car tu en auras besoin. " Tobie prit de ce fiel, et ils partirent.
Anne cependant allait tous les jours s'asseoir près du chemin, au sommet d'une éminence, d'où elle pouvait découvrir de loin. Et comme elle épiait de là l'arrivée de son fils, elle l'aperçut dans le lointain qui revenait et elle courut l'annoncer à son mari : " Ton fils qui arrive. " En même temps, Raphaël dit à Tobie : " Lorsque tu seras entré dans ta maison, adore aussitôt le Seigneur, ton Dieu, et lui rends grâces, puis, tu t'approcheras de ton père, tu le baiseras et tu étendras tout de suite sur ses yeux de ce fiel de poisson que tu portes avec toi; car sache que ses yeux s'ouvriront à l'instant, et que ton père verra la lumière du ciel, et que ta vue le comblera de joie. "
Alors le chien qui les avait accompagnés dans le voyage courut devant eux, comme pour apporter la nouvelle, caressant de la queue et tout joyeux. Et le père aveugle se leva et se mit à courir, et, comme il heurtait des pieds, il donna la main à un serviteur pour aller au-devant de son fils : le prenant dans ses bras, il le baisa, ce que fit aussi sa femme, et tous deux versaient des larmes de joie. Après qu'ils eurent adoré Dieu et lui eurent rendu grâces, il s'assirent. Aussitôt Tobie, prenant du fiel du poisson, l'étendit sur les yeux de son père. Au bout d'une demi-heure environ d'attente, une taie blanche, comme la pellicule d'un œuf, commença à sortir de ses yeux. Tobie la saisit, et l'arracha des yeux de son père, et à l'instant celui-ci recouvra la vue. Et ils rendaient gloire à Dieu, lui et sa femme et tous ceux qui le connaissaient. Tobie disait : " Je vous bénis, Seigneur, Dieu d'Israël, parce que vous m'avez châtié et que vous m'avez guéri; et voici que je vois mon fils Tobie ! "
Sept jours après arriva aussi Sara, la femme de son fils, avec tous ses serviteurs en bonne santé, avec les troupeaux et les chameaux, et tout l'argent de son mariage et celui qu'avait rendu Gabélus. Et Tobie raconta à ses parents tous les bienfaits dont Dieu l'avait comblé par l'homme qui l'avait conduit. Achior et Nabath, parents de Tobie, vinrent le trouver, pleins de joie, et le félicitèrent de tous les biens que Dieu lui avait faits. Et pendant sept jours, mangeant ensemble, ils se livrèrent à de grandes réjouissances.
Alors Tobie appela auprès de lui son fils et lui dit : « Que donnerons-nous à ce saint homme qui t'a accompagné dans ton voyage? " - « En effet, mon père, quelle récompense pouvons-nous bien lui offrir? Y a-t-il quelque chose qui soit en rapport avec ses services? Il m'a conduit et ramené sain et sauf; il a été lui-même recevoir l'argent de Gabélus; il m'a fait avoir une femme, dont il a éloigné le démon, et il a rempli de joie ses parents; il m'a sauvé moi-même du poisson qui allait me dévorer; il t'a fait voir la lumière du ciel, et par lui nous avons été comblés de toutes sortes de biens. Que pouvons-nous lui donner qui égale ce qu'il a fait pour nous? Mais je te prie, mon père, de lui demander s'il ne daignerait pas accepter la moitié de tout le bien que nous avons apporté. " Tobie et son fils prirent Raphaël à part, et le prièrent de vouloir bien accepter la moitié de tout ce qu'ils avaient rapporté. Alors l'ange, seul avec eux, leur dit : " Bénissez le Dieu du ciel et rendez-lui gloire devant tout être qui a vie, parce qu'il a exercé envers vous sa miséricorde. Il est bon de tenir caché le secret du roi, mais il est honorable de révéler et de publier les œuvres de Dieu. La prière est bonne avec le jeûne, et l'aumône vaut mieux que l'or et les trésors. Car l'aumône délivre de la mort, et c'est elle qui efface les péchés, et qui fait trouver la miséricorde et la vie éternelle. Mais ceux qui commettent le péché et l'iniquité sont leurs propres ennemis...Je vais donc vous découvrir la vérité, et je ne veux vous rien cacher. Lorsque tu priais avec larmes et que tu donnais la sépulture aux morts; lorsque, quittant ton repas, tu cachais les morts dans ta maison pendant le jour, et que tu les mettais en terre pendant la nuit, je présentais ta prière au Seigneur. Et parce que tu étais agréable à Dieu, il a fallu que la tentation t'éprouvât. Maintenant, le Seigneur m'a envoyé pour te guérir, et pour délivrer du démon Sara, la femme de ton fils. Je suis l'ange Raphaël, un de sept qui nous tenons en présence du Seigneur. " A ces paroles, ils furent hors d'eux-mêmes, et, tout tremblant, ils tombèrent la face contre terre. Et l'ange leur dit : " Que la paix soit avec vous ! Ne craignez point. Car, lorsque j'étais avec vous, j'y étais par la volonté de Dieu; bénissez-le donc et chantez ses louanges. Il vous a paru que je mangeais et buvais avec vous; mais je me nourrissais d'un aliment invisible et d'une boisson que l'œil de l'homme ne peut atteindre. Il est donc temps que je retourne vers celui qui m'a envoyé; mais vous, bénissez Dieu et publiez toutes ses merveilles. "
Après avoir ainsi parlé, il fut dérobé à leurs regards, et ils ne purent plus le voir. Alors, s'étant prosternés pendant trois heures le visage contre terre, ils bénirent Dieu et racontèrent toutes ses merveilles.
Le vieux Tobie bénit le Seigneur en disant :
« Vous êtes grand, Seigneur, dans l'éternité, et votre règne s'étend à tous les siècles.
car vous châtiez et vous sauvez, vous conduisez au tombeau et vous en ramenez, et il n'est personne qui puisse échapper à votre mains.
Célébrez le Seigneur, enfants d'Israël, et louez-le devant les nations. Car il vous a dispersés parmi les nations qui l'ignorent, afin que vous racontiez ses merveilles, et que vous leur fassiez connaître qu'il n'y a point d'autre Dieu tout-puissant que lui seul.
Il nous a châtiés à cause de nos iniquités, et il nous sauvera à cause de sa miséricorde.
Considérez comment il a agi envers nous, et bénissez-le avec crainte et tremblement,
et glorifiez par vos œuvres le Roi des siècles.
Pour moi, je veux le bénir dans ce pays où je suis captif, parce qu'il a fait éclater sa gloire sur une nation criminelle.
Convertissez-vous donc, pécheurs, et pratiquez la justice devant Dieu, dans la confiance qu'il vous fera miséricorde ! Pour moi, je me réjouirai en lui de toute mon âme.
Bénissez le Seigneur, vous tous qui êtes le peuple choisi; célébrez des jours de joie et chantez ses louanges ! Jérusalem, cité de Dieu, le Seigneur t'a châtiée à cause des œuvres de tes
mains. Glorifie le Seigneur par tes bonnes œuvres, et bénis le Dieu des siècles, afin qu'il rebâtisse en toi son sanctuaire, qu'il rappelle à toi tous les captifs et que tu te réjouisses dans tous les siècles des siècles.
Tu brilleras d'une éclatante lumière, et tous les pays de la terre se prosterneront devant toi.
Les nations viendront à toi des contrées lointaines, apportant des présents, elles adoreront dans tes murs le Seigneur, et considéreront ta terre comme un sanctuaire; car elles invoqueront le grand Nom au milieu de toi.»
Ainsi finit la belle histoire de Tobie et de Sara !
par Godblog à 10:33
Généalogie de Jésus-Christ, fils de David, fils d'Abraham :
Abraham engendra Isaac, Isaac engendra Jacob,
Jacob engendra Juda et ses frères,
Juda engendra Pharès et Zara, de Thamar,
Pharès engendra Esrom, Esrom engendra Aram,
Aram engendra Aminadab, Aminadab engendra Naason,
Naason engendra Salmon, Salmon engendra Booz, de Rahab,
Booz engendra Jobed, de Ruth, Jobed engendra Jessé,
Jessé engendra le Roi David.
David engendra Salomon, de la femme d'Urie,
Salomon engendra Roboam,
Roboam engendra Abia, Abia engendra Asa, Asa engendra Josaphat,
Josaphat engendra Joram, Joram engendra Ozias,
Ozias engendra Joatham, Joatham engendra Achaz,
Achaz engendra Ezéchias, Ezéchias engendra Manassé,
Manassé engendra Amon, Amon engendra Josias,
Josias engendra Jéchonias et ses frères,
Ce fut alors la déportation à Babylone.
Après la déportation à Babylone, Jéronias engendra Salathiel,
Salathiel engendra Zorobabel, Zorobabel engendra Abioud,
Abioud engendra Eliakim, Eliakim engendra Azor,
Azor engendra Sadok, Sadok engendra Akhim,
Akhim engendra Elioud, Elioud engendra Eléazar,
Eléazar engendra Matthan, Matthan engendra Jacob,
Jacob engendra Joseph, l'époux de Marie, de laquelle naquit
Jésus que l'on appelle Christ.
D'après les calculs de Matthieu, il y aurait donc eu quatorze générations depuis Abraham jusqu'à David ; encore quatorze depuis David jusqu'à la déportation de Babylone ; et enfin quatorze depuis cette époque jusqu'à la naissance de Jésus. Quand on pense que, d'après la mentalité juive, sept est un chiffre parfait, on comprend que, "deux fois sept" -quatorze donc- devienne le chiffre plus que parfait ! Si on ajoute, -comme le fera St Augustin plus tard-, que ces trois séries de quatorze générations donnent le chiffre quarante-deux, et que quarante-deux est le produit de sept (chiffre parfait) par six (chiffre imparfait), on conclut inévitablement que quarante-deux est le produit de l'imperfection de l'homme et de la perfection de Dieu : Jésus, Fils de l'Homme et Fils de Dieu !
De toute façon, - continue Matthieu-, voici comment Jésus, le Christ est né. Marie, sa mère, était fiancée à Joseph, mais avant qu'ils ne soient mariés et n'aient vécu ensemble, Marie se trouva enceinte de par la volonté et la puissance de Dieu. Joseph, -son promis -, était un homme de foi, et il n'avait nullement l'intention de la dénoncer publiquement ce qui aurait eu pour effet de la déshonorer au moins, et au plus de la livrer à une condamnation pouvant entraîner la lapidation ! C'est qu'on ne plaisantait pas avec les choses du sexe, à cette époque, où la femme entièrement livrée au bon vouloir machiste, n'avait d'autre droit que celui de fille, sœur, épouse ou mère. Un point c'est tout !
Sachant fort bien que Marie était une fille sérieuse, ce qui arrivait, -tout incompréhensible que cela pût paraître-, ne pouvait le faire douter de l'honnêteté de sa fiancée. Il s'en ouvrit à ses ex-futurs-vrais-faux-beaux-parents, qui comprirent fort bien la situation. Mais la nuit qui suivit, Joseph eut un songe : une voix qui faisait briller la nuit lui répétait : "Joseph, descendant de David, n'aie pas peur de prendre Marie pour épouse, car c'est de la vie même de Dieu qu'elle est enceinte. Elle mettra au monde un fils que tu appelleras Jésus, et comme ce nom l'indique, il apportera le salut et le pardon à tout le peuple".
Matthieu ajoute que tout cela arriva pour que se réalise ce qu'avait annoncé le prophète Esaïe :
"Une femme se trouvera enceinte
et elle mettra au monde un fils
qu'on appellera Emmanuel,
nom qui signifie : Dieu est avec nous !"
Quand Joseph se réveilla de son songe, il fit exactement ce qu'il avait entendu. Il se maria avec Marie, mais se garda bien d'avoir des relations avec elle, jusqu'à ce qu'elle ait mis au monde son fils, que Joseph appela Jésus !
Parallèlement à ces évènements mystérieux, une autre histoire se mettait en route dans le petit village d’ Aïn Karem, abrité sur le flanc d'une colline couverte d'oliviers, à quelques kilomètres au sud de Jérusalem, où habitaient un certain Zacharie et sa femme, Élisabeth, cousine âgée de Maie de Nazareth : tous deux descendaient d'une famille célèbre pour son attachement traditionnel au service du Temple. Chacun les connaissait pour leur honnêteté et leur piété. Seulement, voilà : Élisabeth ne pouvait pas avoir d'enfant et ils avaient abandonné l'espoir d'en avoir jamais, car ils se faisaient vieux.
Or, un jour que Zacharie était de service, le sort le désigna pour aller brûler l'encens dans la partie la plus secrète du Temple, le Saint des Saints, fermée par une immense tenture aux yeux de tous : c'est là qu'était conservée la fameuse Arche d'Alliance, symbole de la présence de Dieu au milieu de son peuple. Et comme d'habitude, au moment de l'encensement, toute la foule du peuple se tenait en prière, dehors et sur les parvis. Et soudain une voix retentit sous les voûtes du sanctuaire. Zacharie fut rempli d'effroi. Mais la voix disait : "Ne crains rien, Zacharie. Ta demande a été exaucée. Ta femme Élisabeth t'enfantera un fils, tu l'appelleras Jean. Il sera toute sa joie et beaucoup se réjouiront de sa naissance. Dieu comptera sur lui. Ton fils lui sera consacré dès sa conception. Il ramènera vers Dieu les fils d'Israël en préparant leurs esprits et leurs cœurs à recevoir la lumière !" Ne sachant dans quelle direction regarder, Zacharie répondit : "Je veux une preuve car ma femme et moi-même sommes des vieillards maintenant ! - Eh bien, soit !" répondit la voix : "Puisque tu ne me crois pas sur parole, tu resteras muet jusqu'au jour où tout cela arrivera !" Et ce fut tout !
Dehors, l'on s'étonnait que Zacharie s'attarde si longtemps dans le Temple. Mais quand il ré-apparut, en voyant qu'il ne pouvait plus parler, on comprit qu'il s'était passé quelque chose. Zacharie essaya bien de s'expliquer par signes, mais personne ne comprit quoi que ce soit : il termina sa période de service puis retourna chez lui, à Aïn-Karem.
Quelque temps après, Élisabeth dut admettre qu'elle attendait un enfant. Elle en fut tellement troublée, et Zacharie avec elle, qu'elle ne sortit plus de chez elle, se demandant comment tout cela allait bien pouvoir se terminer. Un jour, alors qu'elle était déjà enceinte de six à sept mois, Élisabeth vit arriver chez elle sa jeune cousine Marie qui, sans crier gare, débarqua d'une caravane à laquelle elle s'était jointe une semaine plus tôt à Nazareth, et qui continuait vers Beerscheba et le désert du Néguev en direction de l'Égypte. A la vue de Marie, l'enfant remua pour la première fois dans le ventre d'Élisabeth. Et Élisabeth poussa un grand cri de joie : Marie se jeta dans ses bras, mêlant sa propre joie à celle de sa cousine. Et la voix de Marie s'éleva, tandis que le temps, soudain, se suspendait à ses lèvres.
"Ma vie chante le Seigneur,
Et l'air que je respire danse en Dieu mon Sauveur :
Il m'a regardée, moi qui ne suis rien !
Et la suite des siècles racontera ma Joie
Devant le merveilleux cadeau de sa puissance.
Son nom est saint !
Comme est infinie sa tendresse, quand on l'aime.
Avec quelle force, il sait désorienter
Les orgueilleux chez qui l'intelligence
A remplacé le cœur !
Les puissants, il les précipite :
C'est les petits qu'il élève !
Il rassasie les mendiants
Abandonnant les riches à leur vanité.
Il tient à bout de bras son enfant Israël.
Il se souvient de sa tendresse.
Il n'oublie pas sa promesse éternelle
Pour Abraham et ses enfants,
Et les enfants de ses enfants."
Sans plus attendre, elles s'assirent sous la grande treille qui couvrait tout l'auvent de la maison. Et tandis que montait l'étoile du berger dans la soirée bleutée du printemps précoce, Marie et Élisabeth, en chuchotant, se confièrent les mystères et les espérances de leurs maternités.
"Comment as-tu su que j'attendais un enfant à mon âge ?" demandait Élisabeth. "Oh, comment t'expliquer ?" répondait Marie. "C'est une voix que j'ai entendue, il y a quelque temps, chez moi à Nazareth. Et cette voix me disait des choses extraordinaires : que Dieu était avec moi, et que bientôt le fils de Dieu serait en moi, et que je devrais l'appeler Jésus. Et beaucoup d'autres choses encore que je n'ai pas très bien comprises sur sa vie et sur son règne ! Et comme je m'en étonnais,- puisque, tu dois savoir, je ne suis pas encore mariée avec Joseph,- on m'a donné comme preuve, toi ma cousine, qui, comme je le constate effectivement, attends un enfant malgré ton âge... Ah ! Élisabeth ! que tout cela est mystérieux, mais que je suis heureuse!" Elles se serrèrent l'une contre l'autre. Pourtant Marie continua : "Mais comment as-tu deviné, que moi aussi, j'attends un enfant : je n'en suis qu'au début !" Alors, Élisabeth, les yeux pleins de larmes à cause de sa propre ignorance, répondit : "Marie, je n'en sais rien ! Je sais seulement que j'en suis sûre et que le fils que tu portes est le fruit de la promesse que Dieu a faite à son peuple... Marie, j'ignore ce qui nous arrive ; j'ignore ce qu'il adviendra au juste de nos enfants. Tout ceci nous dépasse : que Dieu nous protège !" Marie pencha sa tête sur l'épaule d'Élisabeth. Elles ne dirent plus rien. Élisabeth prit la main de Marie et la plaça sur son ventre : l'enfant était là, bien vivant. La jeune Marie sentit monter et grandir en elle tout un peuple de souvenirs, depuis Abraham l'Araméen jusqu'au petit Jean qui remuait. Puis elle sombra dans le sommeil, vaincue par la fatigue du voyage !
Marie resta avec Élisabeth jusqu'à l'accouchement. Quelle joie quand on vit que c'était un garçon ! Tout le village se réjouit avec Élisabeth. Et on prépara le baptême qui devait avoir lieu huit jours après.
Tout le monde s'attendait à ce qu'on l'appelle Zacharie comme son père. Mais Élisabeth dit : "Non, il s'appellera Jean !" Les voisins répliquèrent : "Mais dans ta famille, personne ne s'appelle Jean !" On se retourna alors vers Zacharie qui réclama une tablette et il écrivit sur la tablette : "Jean !" Et tous de s'étonner ! Mais soudain sa bouche s'ouvrit, sa langue se délia et Zacharie se mit à danser et à chanter pour remercier Dieu. Vous imaginez la panique des voisins devant la cascade d'évènements que l'on commenta longtemps dans les collines des alentours. Et chacun se demandait : "Que sera donc cet enfant ?"
L'Esprit sembla alors tomber sur Zacharie qui se mit à improviser un chant de fête :
"Le Seigneur est béni.
Vive le Dieu d'Israël
Qui rend visite à son Peuple pour le ramener à lui !
Il fait sonner pour nous les trompettes de la Vie
Dans la maison de David, son enfant.
Il l'a promis depuis toujours,
Par la bouche sainte de ceux qu'il inspire,
Le Salut qui nous sauve des mains de nos ennemis.
Il vient faire la paix avec notre race !
Il ne peut oublier l'Alliance sacrée,
Son serment juré à Abraham notre Père :
Délivrés de la guerre et de la peur,
Que nous soyons à son service,
Revêtus devant Lui de Sainteté et de Justice,
Tous les jours de notre vie...
Et toi, petit enfant,
Ton nom sera : Prophète du Dieu Sublime !
Oui, tu monteras devant lui pour lui ouvrir la Route,
Et préparer son Peuple au Salut qu'il lui offre
Quand il pardonne !
Dans son Amour fou,
Il viendra tout droit dans le soleil levant
Se montrer aux gisants de la mort obscure,
Et conduire nos pas sur un chemin de Paix !"
Il se passait, en effet, des choses étranges ! Puis tout sembla rentrer de nouveau dans l'ordre. Du moins pendant un certain temps. Chacun avait le sentiment que Jean se préparait à quelque chose. Mais à quoi ?...
En effet, c'était plutôt le bruit et la fureur qui régnaient en Galilée, carrefour des nations, quand parut l'édit de César-Auguste, prescrivant le recensement de toute la terre. A cette époque, l'empire romain s'étendait de Scotia (l'Écosse) à Mauritania (Mauritanie) et de Germania (Allemagne) à Nubia (Nubie). A l'Est, on n'a jamais su très bien s'il s'arrêtait à l'Euphrate, à l'Indus ou à l'Himalaya. Mais ce que nous savons, c'est que cela occasionnait un mouvement incessant des légions; avec elles bougeaient aussi des peuplades entières qui les approvisionnaient. Cela provoquait inévitablement un ensemble de déplacements que l'administration centrale, à Rome, ne pouvait plus contrôler. C'était devenu un tel méli-mélo du Nord au Sud et de l'Est à l'Ouest, de Saxons, de Pictes et de Germains qui s'établissaient dans le Midi ; d'Arabes, d'Égyptiens et de Grecs qui émigraient au-delà des Alpes : c'était devenu un tel brassage que l'empereur avait décidé ce recensement de l'empire. C'était le premier. Bien sûr, personne ne savait comment cela allait se passer. Les fonctionnaires et les bureaucrates de la capitale avaient fini par mettre au point une méthode : chacun devait aller se faire inscrire dans sa ville, c'est-à-dire dans sa ville d'origine, celle de ses ancêtres, bref, sa ville patrie ! Ainsi chacun rentrerait chez soi.
C'est pourquoi, Joseph quitta la ville de Nazareth, en Galilée, là où il tenait sa petite entreprise de charpenterie, pour monter en Judée, au sud de Jérusalem, jusqu'à la ville de David, Bethléem, parce qu'il était lui aussi de la famille de David. Comme il était marié avec Marie, il devait y aller avec elle. Et Marie était enceinte.
Alors qu'habituellement il y avait déjà grande circulation entre les gens du Sud qui émigraient au Nord et les gens du Nord qui s'établissaient dans le Sud, ces déplacements, occasionnés par le recensement, devinrent la goutte qui fit déborder le vase : embouteillages sur les voies romaines, files interminables aux postes de douane, contrôles de police épuisants. D'autant que l'occupant, craignant quelque émeute ou même une révolte à l'occasion de ces chamboulements, avait dépêché des renforts dans toutes les garnisons de l'empire : alerte rouge! Voilà dans quelle bousculade Marie et Joseph arrivèrent un soir à Bethléem, dont la population avait soudain décuplé.
Vous connaissez l'histoire : hôtels complets, pas de chambre chez les particuliers. Joseph n'avait pas réservé, il devait croire aux miracles!... Les douleurs arrivent et un éleveur compréhensif met une grotte-bergerie à la disposition du jeune couple imprévoyant.
Je ne sais quelle heure il pouvait être, mais c'était la pleine nuit. Ce qui surprit les bergers des alentours qui veillaient à la garde leurs troupeaux, ce n'est pas le silence, ourlé de temps en temps du bêlement frêle d'une brebis aux prises avec un cauchemar. Ce n'est pas non plus les lambeaux d'une mélopée languissante que le vent de la nuit transportait en plein champ, depuis les braseros de Bethléem autour desquels campaient des étrangers. Ce n'est pas le cri rauque d’un centurion romain patrouillant au sud de la capitale à la tête d'une escouade !
Ce qui surprit les bergers, c'est que soudain le silence se mit à leur parler. Une espèce d'éblouissement d'étoiles qui tinta dans leur cœur assoupi et craintif. Ce n'était que des bergers ! Pourtant l'air frisquet résonna de paroles de joie cristalline : "Écoutez la nouvelle bien douce qui vaut pour chacun : voilà qu'il est né aujourd'hui, à Bethléem, celui que vous attendez. Vous le reconnaîtrez facilement : c'est un nouveau-né, couché sur la paille !". Et, dans le ciel criblé d'étincelles, sautillaient toutes les notes de la gamme, en majeur et en mineur, avec tous les dièses et les bémols ! Si les bergers avaient su la musique - peut-être certains avaient-ils appris, après tout - on pouvait déchiffrer : "Dans les cieux, gloire à Dieu; sur la terre, paix aux hommes, car Dieu les aime !".
C'est lorsqu'ils n'entendirent plus rien que les bergers eurent peur. Ils se regardaient incrédules, mais comme ils n'étaient sourds ni les uns ni les autres, ils durent reconnaître qu'ils avaient bel et bien entendu quelque chose. "Allons voir si c'est vrai !" se dirent-ils, en se précipitant vers Bethléem.
Ils trouvèrent les choses comme on leur avait dit. Ils racontèrent ce qui leur était arrivé. A part Joseph et Marie qui savaient, les autres restèrent sceptiques. Alors les bergers retournèrent à leurs troupeaux et attendirent, les oreilles aux aguets, des fois que…Ils ne savaient pas encore que le silence ne parle qu'une fois!
Huit jours plus tard, une petite cérémonie familiale devait réunir les amis proches : c'était la circoncision. Par ce geste, l'enfant, comme chaque petit Israélite, devenait partie intégrante du peuple choisi de Dieu, suivant le rite inauguré au temps d'Abraham. On lui donna son nom, ce nom que le messager même de Dieu avait prononcé avant que sa mère ne l'ait conçu au plus profond de son corps: Jésus, c'est-à-dire "(Dieu vient nous) sauver"
Puis vinrent les jours de la Purification, comme après chaque naissance, dans chaque famille israélite. La loi de Moise avait prescrit de se rendre à Jérusalem pour présenter l'enfant au Seigneur : "Tout enfant premier-né sera appelé : Propriété du Seigneur !" A cette occasion, le rite imposait aux parents d'offrir un sacrifice à Dieu : un couple de tourterelles ou de pigeons, pour les pauvres.
Joseph s'affairait autour des vendeurs quand il vit venir un vieil homme dans sa direction. On lui souffla à l'oreille : "C'est Siméon ! Il est toujours dans le temple depuis quelques temps !" C'était en effet un homme connu pour sa piété et sa droiture. Il allait, répétant qu'il attendait le réconfort d'Israël. On disait que l'Esprit de Dieu l'habitait. Il lui aurait même assuré qu'il ne mourrait pas avant d'avoir vu l'envoyé du Seigneur, le Messie Sauveur. Ce matin, ce même Esprit l'avait poussé dans le sanctuaire : juste au moment où Joseph et Marie entraient, tenant chacun le petit Jésus par la main pour accomplir le rite de la loi, Simon se tint devant eux, les yeux remplis de larmes, le visage illuminé de joie, les mains tendues vers l'enfant. Sans un mot, Marie et Joseph firent comprendre qu'il pouvait... Simon prit Jésus dans ses bras, : Jésus lui sourit. Alors, la tête levée vers la fumée des sacrifices, Siméon, à son tour, entonna une admirable et terrible improvisation :
"Dieu, tu peux maintenant me rappeler à Toi !
Tout est bien !
Maître, ta promesse se réalise,
Et je vois de mes yeux ton salut pour le monde,
La lumière révélée aux païens,
La gloire de ton peuple Israël."
Marie et Joseph se demandaient ce qui se passait. A leurs yeux étonnés, Siméon les bénit à leur tour : "Votre fils sera, pour Israël, un signe de contestation : beaucoup renieront leur vie, beaucoup d'autres la renouvelleront, à cause de Lui". Et se tournant douloureusement vers Marie : "Toi, mère, tu devras mourir mille morts pour que beaucoup laissent parler leur cœur." Un petit attroupement s'était formé : une femme s'en détacha. On disait qu'elle était, elle aussi, habitée par l'Esprit de Dieu. C'était Anne, la fille de Phanuel de la tribu d'Aser: Elle ne comptait plus son âge. Elle avait été mariée sept ans et depuis son veuvage elle ne quittait plus le sanctuaire. Et bien qu'ayant dépassé les quatre-vingts ans, elle se consacrait au service du culte en jeûnant et en priant. Elle voulut, elle aussi, se présenter aux parents de Jésus. Elle se mit à rendre gloire à Dieu. Pourtant, elle se retira aussitôt, pressée d'aller raconter l'évènement à tous ceux, qui, avec elle, attendaient le salut d'Israël.
Simon se retira aussi. Les gens s'écartèrent. Marie et Joseph terminèrent d'accomplir les préceptes de la Loi. Le lendemain, ils reprenaient la route de Galilée pour rejoindre Nazareth. Jésus grandissait et devenait un solide garçon. Quelque chose l'habitait qu'on pourrait appeler la Sagesse. En tout cas on pouvait sentir combien Dieu veillait sur lui...
Ce fut ainsi que les mères de Jean et de Jésus, et que leurs pères, Zacharie et Joseph de façon extraordinaire, étaient devenues, à leur insu, par leurs amours contrariés, les porteurs de toute l’espérance du monde.
Car Dieu a toujours de drôles de projets, qu’on ne comprend bien, que lorsqu’on ne cherche pas à comprendre, mais uniquement si l’on fait confiance à celui qui créa le ciel et la terre et tout ce qu’ils contiennent ! Et qui fait danser les mondes !
par Godblog à 07:33
Depuis que Jésus avait rencontré son cousin Jean sur le bord du Jourdain, toutes sortes de bruits couraient sur son compte. On avait remarqué que les disciples de Jean quittaient ce dernier pour rejoindre Jésus : Jean les y poussait lui-même d'ailleurs, criant à qui voulait l'entendre qu'il n'était pas, lui, celui qu'on attendait, mais qu'il lui préparait seulement la route. On essaya même de dresser les deux cousins l'un contre l'autre, en faisant le décompte de leurs disciples respectifs : comme s'il s'agissait de cela ! Jésus en avait assez : il décida de quitter à nouveau la Judée, pour regagner la Galilée. Pour prendre au plus court, il lui fallait traverser la Samarie. On se mit en route de bon matin, et vers midi, on arriva à Sychar, (ou Sichem, maintenant Naplouse, en plein territoire palestinien), non loin de l'endroit où Jacob avait campé jadis et fait creuser un puits qui porte encore son nom. Le soleil était à la verticale: fatigué de la route, Jésus se laissa tomber au bord du puits. Le moindre geste était exténuant à cause de la chaleur : Jésus avait fermé les yeux...
Un bruit de sandales. Une femme est là, la gargoulette sur l'épaule. Debout dans le soleil. On ne distingue pas ses traits : "Donne-moi à boire !" demanda Jésus, la main sur ses yeux éblouis. (Les disciples s'étaient rendus en ville pour acheter de quoi manger). Un silence, tout d'abord, comme une hésitation, une surprise, un étonnement :
- Comment, toi, un Juif, tu me demandes à boire, à moi, une Samaritaine ? (Juifs et Samaritains, en effet, ne pouvaient pas se sentir !)
- Si tu savais ce que Dieu peut donner, et si tu savais qui te demande à boire, c'est toi qui aurais demandé, et il t'aurait donné une eau vive !
- Étranger, tu n'as même pas de seau, et le puits est profond ! Où vas-tu la prendre, cette eau vive ? Est-ce que par hasard tu serais plus fort que notre ancêtre Jacob qui nous a laissé ce puits, après y avoir bu, lui, ses fils et ses bêtes?
- Quiconque boit de cette eau-ci aura encore soif mais celui qui boira de l'eau que je lui donnerai, n'aura plus jamais soif. Bien plus, l'eau que je lui donnerai, deviendra en lui comme une source inépuisable de vie !
- Étranger, donne-moi vite de cette eau, comme ça je n'aurai plus soif, et je n'aurai plus besoin de venir puiser ici !" ...
Il y eut alors un silence : le soleil se fit plus chaud, la lumière plus blanche, le ton plus ferme :
- Va chercher ton mari, et reviens ici !" reprit soudain Jésus.
Du tac au tac, la femme répondit :
- Je n'ai pas de mari". Et Jésus aussitôt :
- C'est vrai, mais tu en as eu cinq, et l'homme que tu as maintenant, n'est pas ton mari. Tu as raison, au fond !"
(Pour bien comprendre tous ces chiffres, il ne faut pas oublier que ces textes sont codés, et que les mots, et les chiffres, renvoient à du sens qui les dépassent eux-mêmes. Ici par exemple, - c’est une bonne partie de l’intention du texte, qu’on appelle le ‘theologoumenon’, - si nous comptons les ‘hommes’ de cette femme, cela fait cinq, plus celui avec elle est à l’hure actuelle. Ce qui fait six en tout, chiffre imparfait : c’est une femme qui cherche désespérément le véritable amour : le septième donc ! Qui se présentera à elle, tout à l’heure. Non pas comme un amant de plus, mais comme l’Amant, par excellence, celui qui pourra satisfaire, enfin, sa soif légitime de bonheur : C’est moi qui te parle !, lui révèlera-t-il ! Et alors, elle laissera tout et courra au village annoncer qu’elle l’a trouvé, Celui qu son cœur cherche !)
De nouveau un silence : pas le moindre souffle d'air. Rien que la réverbération qui faisait plisser les yeux. C'est la femme qui reprit cette fois :
- Étranger, je vois que tu es un prophète… Mais dis-moi un peu : nos pères ont adoré sur cette montagne que tu vois (elle montrait du doigt le mont Garizim, juste derrière Jésus), et vous, les Juifs, vous affirmez que c'est à Jérusalem qu'il faut adorer !
- Crois-moi, femme, répondit Jésus, l'heure vient où ce n'est ni sur cette montagne, ni à Jérusalem que vous adorerez Dieu, notre Père ! Oui l'heure vient, -et elle est là maintenant- où les vrais adorateurs adoreront Dieu le Père en esprit et en vérité : c'est eux que cherche Dieu. Dieu est Esprit, et c'est en Esprit qu'il faut l'adorer !"
La femme continua :
- Je sais qu'un Messie doit venir, celui qu'on appelle Christ. Lorsqu'il viendra, il nous dira tout !"
Sur ces derniers mots, la femme s'était penchée pour saisir la corde du puits dans le même instant, Jésus se redressa, debout dans la lumière, dominant de sa haute stature, et le puits et la femme, et la terre. La femme leva les yeux vers lui, juste pour l'entendre lui révéler :
- C'est moi qui te parle !".
La scène fut interrompue par l'arrivée des disciples, tout stupéfaits que Jésus parlât avec une femme, et une Samaritaine ! Cependant, personne ne lui fit de remarque. Alors, la Samaritaine, abandonnant sa cruche, se mit à courir en direction du village. Et la voilà qui racontait à qui voulait l'entendre :
- Venez voir un homme, qui m'a dit tout ce que j'ai fait… Et si c'était le Christ?".
On décida d'aller voir.
Entre temps, les disciples le pressaient :
- MaÎtre, mange donc un morceau" !
Mais lui les repoussait de la main :
- Non !j'ai à manger une nourriture que vous ne connaissez pas".
Les disciples n'y comprenaient plus rien. Quelqu'un lui aurait-il déjà porté à manger ? Mais Jésus les interrompit:
- Ma nourriture, c'est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé ! Vous-mêmes, vous dites : Encore quatre mois, et ce sera la moisson !
Et haussant soudain le ton, dans la blancheur dure de midi :
- Mais moi, je vous dis : Levez les yeux, regardez ! Déjà les champs sont blancs pour la moisson. Déjà le moissonneur reçoit son salaire, en amassant le grain éternel; si bien que celui qui sème et celui qui moissonne se réjouissent ensemble, Le proverbe a raison : l'un sème, l'autre moissonne. Je vous ai envoyés moissonner ce qui ne vous a coûté aucune peine : d'autres ont peiné pour vous!"
Beaucoup de villageois avaient cru la Samaritaine. Quand ils furent autour de Jésus, ils le prièrent de rester chez eux : Jésus demeura deux jours avec eux. Et bien plus nombreux encore furent ceux qui alors crurent en lui. Ceux-là répétaient à la femme :
- Ce n'est plus seulement grâce à toi que nous croyons. Maintenant nous l'avons entendu nous-mêmes, et nous savons que c'est lui qui pourra tous nous sauver !".
18. Juillet 2005
par Godblog à 23:54
Jésus avait suivi les conseils de ses amis de Béthanie : il habitait chez eux, de l'autre côté du Cédron, derrière le mont des Oliviers. Juste à une demi-heure de Jérusalem. Il s'y retirait chaque soir. Le matin, il n'avait qu'à redescendre la pente en contemplant l'architecture formidable du temple, pour accéder immédiatement aux escaliers qui menaient dans les cours intérieures. Dès qu'il arrivait, on se précipitait en masse pour l'écouter : il s'asseyait au pied d'une colonne, en haut de quelques marches, et se mettait à enseigner dans un silence impressionnant pour l'endroit.
Ce matin-là, tandis qu'il parle, un groupe de scribes et de pharisiens en colère traînent devant lui une femme toute débraillée. Le silence, déjà lourd, devient pesant. Autour de la femme, on s'écarte : elle reste là, au centre d'un cercle, échevelée, livide, pl