11. Mars 2006
Liberté et Pouvoir
CERCLE PHILO – SOPHIA
INTERVENTION DU 10/03/06
Eve Depardieu
Liberté et Pouvoir
La notion de liberté est, pour moi, l'une des plus énigmatiques de la philosophie, justement parce qu'intimement liée, dans sa définition même, à la notion de pouvoir, avec ses différents sens (le possible, le potentiel, la puissance), et aussi parce que la liberté se définit plus facilement par ce qu'elle n'est pas, par ce qui lui fait obstacle (longue liste des déterminations, des contraintes et multiples causes d'emprisonnement), plutôt que par ce qu'elle est (une conquête souvent fragile d'une certaine indépendance et d'une certaine autonomie) : on constate très rapidement dans la pratique, quand il s'agit de mettre cette liberté en œuvre au jour le jour au sein de la société des autres hommes, combien elle est rapidement mise à mal, voire niée, tant sur le plan individuel que collectif, par les prises de pouvoir et les jeux de pouvoir.
Hannah ARENDT (1906-1975) entendait par liberté uniquement la possibilité d'agir et non l'action elle-même qui dés qu'elle s'engage, fait que la liberté cesse d'exister : la liberté piège l'homme en la lui faisant perdre dés qu'il en fait usage…
Quel est donc ce rapport conflictuel, paradoxal, entre un potentiel de liberté et une possibilité d'agir, étrange équation qui semble se résoudre par une quasi impossibilité d'actualiser ce potentiel sans l'altérer : est-il donc vraiment si difficile, pour un sujet humain, d'éprouver l'expérience de la liberté ?
Dans toutes les définitions de la liberté, très rapidement la notion de pouvoir apparaît :
La liberté est le pouvoir d'être à soi-même sa propre cause, c'est-à-dire :
- qu'elle est une source de pouvoir, le point de départ d'enchaînements de phénomènes, d'évènements ou d'effets ayant une influence manifeste sur soi-même, sur l'environnement proche, voire sur le cours des choses, à plus ou moins long terme, en dépit de toutes les formes de détermination déjà existantes et qui conditionnent toute existence,
- et qu'elle est le pouvoir de ne plus subir aucune contrainte : de pouvoir décider de ses actes, de choisir ses objectifs et ses orientations par soi-même, sans qu'il n'y ait plus aucune autre intervention, antérieure ou extérieure, sans plus céder à aucune sorte de pression ou d'oppression.
Vœux Pieux ? Nous savons bien que les choses ne se passent pas exactement comme cela et que rien, à notre naissance, ne laisse présumer d'un tel comportement ! Nous souhaiterions bien, en effet, que la liberté nous donne le pouvoir de concevoir et de modeler le monde à notre manière afin de nous permettre de nous y développer et de nous y épanouir pleinement, de réaliser nos rêves, de satisfaire nos désirs à satiété, de nous faire plaisir et d'agir à notre guise selon nos envies, en nous permettant de changer, dans le monde existant, tout ce qui ne nous convient pas et de nous débarrasser de tout ce qui entrave ce libre accomplissement de soi…
Le problème est que c'est une question de pouvoir, de ce pouvoir qui donne aux individus et aux peuples les moyens d'atteindre la liberté d'être pleinement eux-mêmes. Autrement dit dans la plupart des cas, c'est le pouvoir qui donne la liberté : les philosophes et les historiens ont bien décrit le processus : cette quête de la liberté revient à capitaliser un maximum de pouvoir, en soi et hors de soi : tant qu'on en reste au niveau individuel, cela consiste à prendre les rennes de sa vie bien en main pour en guider et contrôler le déroulement, mais aussi inévitablement pour contrôler ce qui se passe dans l'environnement, notamment dans la vie des autres, afin d'éviter tout obstacles et entraves à cette visée : cela revient donc à gagner du pouvoir pour finir par devenir ce pouvoir, par l'incarner, en devenant soi-même une force libératrice dominante et agissante. Au début, cela semble ne concerner que quelques individus qui ont cherché à n'appartenir qu'à eux-mêmes, à avoir les pleins pouvoirs au moins sur eux-mêmes en montrant qu'ils étaient capables de se gouverner grâce à l'acquisition d'un savoir être et d'un savoir faire, d'une sagesse qui développe une force intérieure, la maîtrise de soi, et qui forgent une résistance remarquable aux épreuves et aux agressions, grâce à l'utilisation réfléchie et expérimentée (autant théorique que pratique) des connaissances et des expériences accumulées.
Mais se pose rapidement le problème de la préservation et de la continuation de ce pouvoir de maîtrise individuel dans un environnement naturel et humain assez dense où s'exercent toutes sortes de formes de pression, voire des forces contraires : il apparaît que se libérer en devenant un être indépendant et autonome uniquement par rapport à soi n'a pas beaucoup de sens, tant que cela ne produit aucun effet, n'a aucun impact sur l'entourage et l'environnement. Ce qui veut dire qu'un mouvement de libération ne devient vraiment significatif, qu'à partir du moment où il tend à dépasser le stade de l'individu source et qu'il crée des évènements qui vont avoir une influence, sur les autres et sur le milieu de vie, en entraînant même l'individu en deçà de tous les efforts qu'il déploie pour garder le contrôle : il semble que cette possibilité de devenir indépendant, de se prendre en charge, de s'orienter, de se diriger, et de se réguler soi-même, de savoir se gouverner tout seul en résistant à toute autre forme d'influence et à toute intimidation, ait le pouvoir de décupler sa puissance, de générer une capacité de direction et d'intervention tant sur ses propres affaires que sur celles du monde extérieur, avec l'espoir d'en modifier les données,pouvoir qui exerce une fascination sans égal. Mais quelle autorité et quelle légitimité cela donne-t-il à celui qui y parvient surtout quand il s'agit, au nom de la liberté pour tous, de décider pour autrui et pour le monde ?
Dans sa dernière intervention, le Père Toccoli, citant Paul RICOEUR (1913-2005), terminait son exposé en évoquant le problème de la crédibilité tant des idéologies que des utopies, deux notions qui se rejoignent quand il s'agit de définir ce qui leur confère légitimité et autorité : "Toute idéologie, nous disait-il, tend à légitimer un système d'autorité, et toute utopie, en fin de compte, doit s'affronter au problème du pouvoir"... De quel "pouvoir" s'agit-il ? Il ajoutait oralement "c'est-à-dire à la liberté", celle-ci étant entendue comme le pouvoir de concevoir des utopies, "un nulle part, une place vide d'où nous pouvons réfléchir à nous-mêmes"… Donc un pouvoir conceptuel qui nous rend capable d'imaginer des utopies, des non lieux (ou-topos). Ce pouvoir d'imagination utopique, cette fonction, comme le dit Paul RICOEUR, "excentrique" d'une imagination culturelle réflexive, est-ce cela qui constitue notre liberté ?
N'est-ce pas prendre le risque de faire de la liberté elle-même une utopie, quelque chose de l'ordre du "nulle part", d'inconcevable pour nous dont le temps est tellement compté et qui sommes tributaires d'un espace bien délimité !
Pire encore, n'est-ce pas prendre le risque de faire de la liberté un contre-pouvoir anti-idéologique (donc qui se rapporte à l'idéologie, en négatif), qui s'opposerait à toutes les formes d'idéologie qui nous piègent par leur autoritarisme et nous enferment dans des systèmes clos ?
Tout se passe alors comme si la possibilité même de concevoir la liberté avait comme point d'appui, c'est-à-dire dépendait (paradoxe!) de cette puissance imaginative à penser des hors lieu, à voir de l'invisible, à concrétiser des idéaux en dépit de tout ce qui nous limite et de notre tendance à mettre partout des bornes et des clôtures, à nous enfermer dans des systèmes idéologiques hégémoniques sécurisants et très fonctionnels. Qui a déjà vu, sinon en rêve, une société d'hommes où chaque individu vive libre de toute contrainte, au vu et au su de tous, en toute confiance et pleine transparence, sans aucuns systèmes de protection et de défense, ni même d'autoprotection ou d'autodéfense ? Même dans un système d'autogestion ayant l'autonomie de fonctionnement la plus perfectionnée il semble impossible de ne pas prévoir des éléments sécuritaires qui protègent l'establishement, qui pérennisent le système en garantissant son bon fonctionnement, donc, en pratique, sans la mise en place de moyens de régulation et de protection qui s'apparentent plus ou moins à un ordre judiciaire, à des services de surveillance (police) et de défense (forces armées) ! DURKHEIM (1858-1917), un des pères de la sociologie, insistait sur le fait que la contrainte qui se manifeste dans des traditions, des lois, des règlements, est la condition même de la liberté : ce sont les systèmes de lois assortis de systèmes de sanctions qui garantissent l'exercice de la liberté de chacun et que chacun doit respecter. Et RICOEUR, Histoire et vérité.
En effet, c'est au sein d'une collectivité, dans l'expérience du vivre ensemble, que le pouvoir entrevu à l'occasion de quelques expériences de liberté au niveau individuel déploie sa puissance, qui s'avère devenir une puissance d'influence et même de manipulation : lorsque cette capacité à apprivoiser les contraintes, à tirer partie des zones d'incertitudes, à élaborer des stratégies et à improviser des conduites, à prendre des décisions, à rester actif et vigilant c'est-à-dire auteur et acteur en toutes circonstances, confère à l'individu une autorité manifeste qui légitime ses actes aux yeux d'autrui et à la face du monde : l'engagement politique n'est pas loin, il se précise avec l'envie de persévérer, et même de vouloir en faire plus !
Pour Hannah ARENDT, c'est seulement dans le politique, la réflexion et l'action politique, que les hommes peuvent éprouver l'expérience de la liberté (voir texte De la crise de la culture). Elle exprime son espoir en une république fédérative avec un régime de démocratie participative, une communauté d'hommes égaux en dignité, liés par la parole, où le citoyen retrouve donc son pouvoir d'expression, d'action et de décision.
Ce pouvoir s'expérimente-t-il vraiment en jouant la carte de l'homme libre et responsable, du citoyen capable de définir son destin malgré l'angoisse des incertitudes, alors que l'avenir reste indéterminé, et en dépit de la tentation de la mauvaise foi qu'il est toujours possible d'invoquer pour chacun de nos actes (comme l'a montré SARTRE, 1905-1980), en trouvant des alibis pour excuser nos insuffisances et nos fuites ? Il y a toujours un risque de dérapage dans l'exercice du pouvoir, même au nom de la liberté pour tous, car cela demande de maîtriser et de contrôler de plus en plus strictement toutes les formes de pouvoir existantes et de manipuler le consentement des électeurs: l'abus est toujours possible jusqu'à en arriver à obtenir docilité et soumission d'une manière de plus en plus contrainte et forcée (La BOETIE 1530-1563, Discours sur la servitude volontaire, et TOCQUEVILLE 1805-1859, De la démocratie en Amerique, sur la servitude douce) !
Celui qui s'est montré capable de se libérer de ses chaînes et de prendre sa vie en main n'espère-t-il pas voir l'ensemble de l'humanité arriver au même résultat ? Forçant l'admiration, il peut être poussé ou appelé à y contribuer, en vertu d'un idéal de solidarité et d'égale liberté pour tous, en étant désigné pour venir en aide à ceux qui ne s'en sortent pas seuls. Mais le passage de l'art de se gouverner soi-même à celui de gouverner les autres, même si c'est pour leur apprendre à être plus libre et à mieux se gouverner, est problématique, car il se fait au détriment de la liberté individuelle à cause de la responsabilité que cet engagement implique : l'exercice des "charges" du pouvoir politique, avec les comptes à rendre aux électeurs, n'apparaît pas vraiment comme la meilleure façon de se sentir libre ! La puissance que confère l'autorité politique semble une libération plus douteuse que la puissance créatrice d'un artiste dont l'œuvre n'engage pas directement l'avenir vital de tous ses contemplateurs.
Mais nous ne sommes pas tous des artistes ! Alors que faire de ces forces libératrices qui sont en nous et qui nous travaillent mais qui sont menacées de disparition de toutes parts dés leur émergence ?
INTERVENTION DU 10/03/06
Eve Depardieu
Liberté et Pouvoir
La notion de liberté est, pour moi, l'une des plus énigmatiques de la philosophie, justement parce qu'intimement liée, dans sa définition même, à la notion de pouvoir, avec ses différents sens (le possible, le potentiel, la puissance), et aussi parce que la liberté se définit plus facilement par ce qu'elle n'est pas, par ce qui lui fait obstacle (longue liste des déterminations, des contraintes et multiples causes d'emprisonnement), plutôt que par ce qu'elle est (une conquête souvent fragile d'une certaine indépendance et d'une certaine autonomie) : on constate très rapidement dans la pratique, quand il s'agit de mettre cette liberté en œuvre au jour le jour au sein de la société des autres hommes, combien elle est rapidement mise à mal, voire niée, tant sur le plan individuel que collectif, par les prises de pouvoir et les jeux de pouvoir.
Hannah ARENDT (1906-1975) entendait par liberté uniquement la possibilité d'agir et non l'action elle-même qui dés qu'elle s'engage, fait que la liberté cesse d'exister : la liberté piège l'homme en la lui faisant perdre dés qu'il en fait usage…
Quel est donc ce rapport conflictuel, paradoxal, entre un potentiel de liberté et une possibilité d'agir, étrange équation qui semble se résoudre par une quasi impossibilité d'actualiser ce potentiel sans l'altérer : est-il donc vraiment si difficile, pour un sujet humain, d'éprouver l'expérience de la liberté ?
Dans toutes les définitions de la liberté, très rapidement la notion de pouvoir apparaît :
La liberté est le pouvoir d'être à soi-même sa propre cause, c'est-à-dire :
- qu'elle est une source de pouvoir, le point de départ d'enchaînements de phénomènes, d'évènements ou d'effets ayant une influence manifeste sur soi-même, sur l'environnement proche, voire sur le cours des choses, à plus ou moins long terme, en dépit de toutes les formes de détermination déjà existantes et qui conditionnent toute existence,
- et qu'elle est le pouvoir de ne plus subir aucune contrainte : de pouvoir décider de ses actes, de choisir ses objectifs et ses orientations par soi-même, sans qu'il n'y ait plus aucune autre intervention, antérieure ou extérieure, sans plus céder à aucune sorte de pression ou d'oppression.
Vœux Pieux ? Nous savons bien que les choses ne se passent pas exactement comme cela et que rien, à notre naissance, ne laisse présumer d'un tel comportement ! Nous souhaiterions bien, en effet, que la liberté nous donne le pouvoir de concevoir et de modeler le monde à notre manière afin de nous permettre de nous y développer et de nous y épanouir pleinement, de réaliser nos rêves, de satisfaire nos désirs à satiété, de nous faire plaisir et d'agir à notre guise selon nos envies, en nous permettant de changer, dans le monde existant, tout ce qui ne nous convient pas et de nous débarrasser de tout ce qui entrave ce libre accomplissement de soi…
Le problème est que c'est une question de pouvoir, de ce pouvoir qui donne aux individus et aux peuples les moyens d'atteindre la liberté d'être pleinement eux-mêmes. Autrement dit dans la plupart des cas, c'est le pouvoir qui donne la liberté : les philosophes et les historiens ont bien décrit le processus : cette quête de la liberté revient à capitaliser un maximum de pouvoir, en soi et hors de soi : tant qu'on en reste au niveau individuel, cela consiste à prendre les rennes de sa vie bien en main pour en guider et contrôler le déroulement, mais aussi inévitablement pour contrôler ce qui se passe dans l'environnement, notamment dans la vie des autres, afin d'éviter tout obstacles et entraves à cette visée : cela revient donc à gagner du pouvoir pour finir par devenir ce pouvoir, par l'incarner, en devenant soi-même une force libératrice dominante et agissante. Au début, cela semble ne concerner que quelques individus qui ont cherché à n'appartenir qu'à eux-mêmes, à avoir les pleins pouvoirs au moins sur eux-mêmes en montrant qu'ils étaient capables de se gouverner grâce à l'acquisition d'un savoir être et d'un savoir faire, d'une sagesse qui développe une force intérieure, la maîtrise de soi, et qui forgent une résistance remarquable aux épreuves et aux agressions, grâce à l'utilisation réfléchie et expérimentée (autant théorique que pratique) des connaissances et des expériences accumulées.
Mais se pose rapidement le problème de la préservation et de la continuation de ce pouvoir de maîtrise individuel dans un environnement naturel et humain assez dense où s'exercent toutes sortes de formes de pression, voire des forces contraires : il apparaît que se libérer en devenant un être indépendant et autonome uniquement par rapport à soi n'a pas beaucoup de sens, tant que cela ne produit aucun effet, n'a aucun impact sur l'entourage et l'environnement. Ce qui veut dire qu'un mouvement de libération ne devient vraiment significatif, qu'à partir du moment où il tend à dépasser le stade de l'individu source et qu'il crée des évènements qui vont avoir une influence, sur les autres et sur le milieu de vie, en entraînant même l'individu en deçà de tous les efforts qu'il déploie pour garder le contrôle : il semble que cette possibilité de devenir indépendant, de se prendre en charge, de s'orienter, de se diriger, et de se réguler soi-même, de savoir se gouverner tout seul en résistant à toute autre forme d'influence et à toute intimidation, ait le pouvoir de décupler sa puissance, de générer une capacité de direction et d'intervention tant sur ses propres affaires que sur celles du monde extérieur, avec l'espoir d'en modifier les données,pouvoir qui exerce une fascination sans égal. Mais quelle autorité et quelle légitimité cela donne-t-il à celui qui y parvient surtout quand il s'agit, au nom de la liberté pour tous, de décider pour autrui et pour le monde ?
Dans sa dernière intervention, le Père Toccoli, citant Paul RICOEUR (1913-2005), terminait son exposé en évoquant le problème de la crédibilité tant des idéologies que des utopies, deux notions qui se rejoignent quand il s'agit de définir ce qui leur confère légitimité et autorité : "Toute idéologie, nous disait-il, tend à légitimer un système d'autorité, et toute utopie, en fin de compte, doit s'affronter au problème du pouvoir"... De quel "pouvoir" s'agit-il ? Il ajoutait oralement "c'est-à-dire à la liberté", celle-ci étant entendue comme le pouvoir de concevoir des utopies, "un nulle part, une place vide d'où nous pouvons réfléchir à nous-mêmes"… Donc un pouvoir conceptuel qui nous rend capable d'imaginer des utopies, des non lieux (ou-topos). Ce pouvoir d'imagination utopique, cette fonction, comme le dit Paul RICOEUR, "excentrique" d'une imagination culturelle réflexive, est-ce cela qui constitue notre liberté ?
N'est-ce pas prendre le risque de faire de la liberté elle-même une utopie, quelque chose de l'ordre du "nulle part", d'inconcevable pour nous dont le temps est tellement compté et qui sommes tributaires d'un espace bien délimité !
Pire encore, n'est-ce pas prendre le risque de faire de la liberté un contre-pouvoir anti-idéologique (donc qui se rapporte à l'idéologie, en négatif), qui s'opposerait à toutes les formes d'idéologie qui nous piègent par leur autoritarisme et nous enferment dans des systèmes clos ?
Tout se passe alors comme si la possibilité même de concevoir la liberté avait comme point d'appui, c'est-à-dire dépendait (paradoxe!) de cette puissance imaginative à penser des hors lieu, à voir de l'invisible, à concrétiser des idéaux en dépit de tout ce qui nous limite et de notre tendance à mettre partout des bornes et des clôtures, à nous enfermer dans des systèmes idéologiques hégémoniques sécurisants et très fonctionnels. Qui a déjà vu, sinon en rêve, une société d'hommes où chaque individu vive libre de toute contrainte, au vu et au su de tous, en toute confiance et pleine transparence, sans aucuns systèmes de protection et de défense, ni même d'autoprotection ou d'autodéfense ? Même dans un système d'autogestion ayant l'autonomie de fonctionnement la plus perfectionnée il semble impossible de ne pas prévoir des éléments sécuritaires qui protègent l'establishement, qui pérennisent le système en garantissant son bon fonctionnement, donc, en pratique, sans la mise en place de moyens de régulation et de protection qui s'apparentent plus ou moins à un ordre judiciaire, à des services de surveillance (police) et de défense (forces armées) ! DURKHEIM (1858-1917), un des pères de la sociologie, insistait sur le fait que la contrainte qui se manifeste dans des traditions, des lois, des règlements, est la condition même de la liberté : ce sont les systèmes de lois assortis de systèmes de sanctions qui garantissent l'exercice de la liberté de chacun et que chacun doit respecter. Et RICOEUR, Histoire et vérité.
En effet, c'est au sein d'une collectivité, dans l'expérience du vivre ensemble, que le pouvoir entrevu à l'occasion de quelques expériences de liberté au niveau individuel déploie sa puissance, qui s'avère devenir une puissance d'influence et même de manipulation : lorsque cette capacité à apprivoiser les contraintes, à tirer partie des zones d'incertitudes, à élaborer des stratégies et à improviser des conduites, à prendre des décisions, à rester actif et vigilant c'est-à-dire auteur et acteur en toutes circonstances, confère à l'individu une autorité manifeste qui légitime ses actes aux yeux d'autrui et à la face du monde : l'engagement politique n'est pas loin, il se précise avec l'envie de persévérer, et même de vouloir en faire plus !
Pour Hannah ARENDT, c'est seulement dans le politique, la réflexion et l'action politique, que les hommes peuvent éprouver l'expérience de la liberté (voir texte De la crise de la culture). Elle exprime son espoir en une république fédérative avec un régime de démocratie participative, une communauté d'hommes égaux en dignité, liés par la parole, où le citoyen retrouve donc son pouvoir d'expression, d'action et de décision.
Ce pouvoir s'expérimente-t-il vraiment en jouant la carte de l'homme libre et responsable, du citoyen capable de définir son destin malgré l'angoisse des incertitudes, alors que l'avenir reste indéterminé, et en dépit de la tentation de la mauvaise foi qu'il est toujours possible d'invoquer pour chacun de nos actes (comme l'a montré SARTRE, 1905-1980), en trouvant des alibis pour excuser nos insuffisances et nos fuites ? Il y a toujours un risque de dérapage dans l'exercice du pouvoir, même au nom de la liberté pour tous, car cela demande de maîtriser et de contrôler de plus en plus strictement toutes les formes de pouvoir existantes et de manipuler le consentement des électeurs: l'abus est toujours possible jusqu'à en arriver à obtenir docilité et soumission d'une manière de plus en plus contrainte et forcée (La BOETIE 1530-1563, Discours sur la servitude volontaire, et TOCQUEVILLE 1805-1859, De la démocratie en Amerique, sur la servitude douce) !
Celui qui s'est montré capable de se libérer de ses chaînes et de prendre sa vie en main n'espère-t-il pas voir l'ensemble de l'humanité arriver au même résultat ? Forçant l'admiration, il peut être poussé ou appelé à y contribuer, en vertu d'un idéal de solidarité et d'égale liberté pour tous, en étant désigné pour venir en aide à ceux qui ne s'en sortent pas seuls. Mais le passage de l'art de se gouverner soi-même à celui de gouverner les autres, même si c'est pour leur apprendre à être plus libre et à mieux se gouverner, est problématique, car il se fait au détriment de la liberté individuelle à cause de la responsabilité que cet engagement implique : l'exercice des "charges" du pouvoir politique, avec les comptes à rendre aux électeurs, n'apparaît pas vraiment comme la meilleure façon de se sentir libre ! La puissance que confère l'autorité politique semble une libération plus douteuse que la puissance créatrice d'un artiste dont l'œuvre n'engage pas directement l'avenir vital de tous ses contemplateurs.
Mais nous ne sommes pas tous des artistes ! Alors que faire de ces forces libératrices qui sont en nous et qui nous travaillent mais qui sont menacées de disparition de toutes parts dés leur émergence ?


