30. Avril 2006
"Précis de décomposition"
Mes amis,
en ce premier mai, j'ai peur...
J'ai peur que nous ne nous réveillions pas, ou trop tard, pour sortir d'une léthargie morbide qui rejoint à la fois la facination de l'échec et l'instinct de mort! J'ai peur que nous nous habituions à n'être plus que ce que nous sommes en train de devenir : un pays émergent.
J'ai peur, avec Paul Valéry, que notre type de civilisation soit / est peut-être arrivée à son dégré de développement maximal, et que, suivant le principe de Peter, elle ne puisse faire plus, elle ne puisse faire mieux!
Oui, peut-être avons-nous atteint notre plus haut degré d'excellence, et comme le Richard III de Shakespeare parvenu au sommet du pouvoir, nous ne puissions plus maintenant qu'être irrésistiblement entraînés dans une chute, qui sera d'autant plus dure, que notre ascension aura été plus haute!
Les modes de vie passent: way of life pour way of life, le nôtre est à bout de souffle! Un nouvel Homme est en train de naître, dont nous ne serons peut-être pas, en tant que peuple, nation, état, pays! L'incantation ici n'est qu'une gesticulation! On peut toujours "jouer de la flûte sur la place: personne ne nous écoute plus!" Même pas le 118/218!
En lisant ce matin, le terrible article d'Eric Le Boucher, oui, j'ai eu encore plus peur que d'habitude. Son exposé des "motifs", et qui n'est pas exhaustif, ne peut que "donner à penser", mais aussi "inciter à agir". Je me permets de vous en soumettre l'intégralité, en vous le présentant dans une forme raisonnée.
Que dire? Ne perdez pas courage? Je ne sais plus...
Un an de perdu, un de plus, par ÉRIC LE BOUCHER, LE MONDE | 29.04.06
Rien à faire, donc. La France ne va pas pouvoir abréger ses souffrances. Il lui faut patienter encore un an avant l'élection présidentielle.
On n'ose pas imaginer, au train où cela va, dans quel état de décomposition va finir le mandat de Jacques Chirac. Encore douze mois vides, dans un monde qui n'attend pas.
Regardez simplement les événements depuis huit jours :
1. les menaces s'accumulent - celle de l'Iran, celles non moins violentes de Poutine ;
2. Chine et Etats-Unis causent seuls de l'avenir de la planète ;
3. les organisations multilatérales prennent l'eau - le FMI s'interroge sur sa raison d'être, l'OMC va à l'échec ;
4. l'Europe est au point mort ;
5. le pétrole flambe ;
6. l'euro regrimpe vers ses sommets.
Mais la France ne voit rien, ne parle de rien, ne compte pour rien. Elle passe de la crise des banlieues à celle du CPE, du Clemenceau à l'affaire Clearstream.
Le débat électoral aura au moins le temps de s'installer et, pour une fois, il a des chances de porter sur le fond, nous dit Jérôme Jaffré (Le Monde du 28 avril). Puisse-t-il avoir raison.
Pour y contribuer, l'économiste Patrick Artus vient de publier une étude qui explique comment les gouvernements successifs nous ont - déjà - fait perdre notre temps depuis... trente ans. Soit, résume-t-il, la politique économique n'a eu comme seul objet que la relance conjoncturelle, soit ses motifs étaient "idéologiques", contraignant les successeurs à en "réparer" les effets (Recherche IXIS n° 122, 22 mars).
Jamais il ne fut question d'une réflexion sur les problèmes structurels de long terme (vieillissement, mondialisation, élargissement de l'Union européenne) et sur la spécialisation internationale de notre économie.
Le débat qui s'ouvre devrait en tirer une leçon : se garder de se focaliser autour de la défense/la modernisation du "modèle social français". Si l'on veut cesser de se bercer d'illusions à crédit, l'urgence impose de regarder le social comme un problème non secondaire mais aujourd'hui second. Il faut produire avant de redistribuer. Le diagnostic, du point de vue des structures de notre économie, doit alarmer.
1. - "La productivité décline alors que le vieillissement démographique devrait entraîner l'inverse", note Patrick Artus. Rappelons qu'il n'y a que deux façons d'enrichir un pays :
travailler plus (en accordant leur place aux femmes, en laissant les seniors en poste, en admettant les juniors dans les entreprises ou en ouvrant l'immigration) ou travailler mieux (les gains de productivité).
Les Etats-Unis ont utilisé les deux moyens. Par réflexe malthusien, la France
- vire ses vieux,
- bloque ses jeunes,
- restreint ses taux d'emploi,
- ferme ses frontières
- et limite ses gains de productivité (1 % par an).
Il faudrait, il faudra, faire exactement l'inverse. Le bon débat est celui-là.
2. -"L'industrie perd des parts de marché", faute d'innovation et faute de s'être repositionnée vers le haut de gamme bien qu'arrivent les produits bon marché de Chine. Le ratio de recherche/développement stagne en France à 2,2 % du PIB quand l'Allemagne est à 2,5 % et que le Japon l'a porté à 3,15 %. Si la France veut demeurer une nation industrielle (c'est un choix : la Grande-Bretagne a renoncé ; l'Italie lâche prise), il faut augmenter les ressources, oser redynamiser le secteur public et trouver, enfin, le moyen de faire comprendre à nos "champions" du CAC 40 que leur avenir ne dépend plus de l'Etat, pour la recherche comme pour le reste.
3. -"La pression fiscale est élevée alors que l'élargissement européen a entraîné une concurrence" entre les Vingt-Cinq, poursuit Patrick Artus. Soulignons que l'Etat et ses dépendances pompent 50 % de la richesse nationale française, contre 44 % pour la moyenne européenne et 42 % dans les nouveaux pays membres.
La conséquence du peu de souci porté depuis trente ans aux structures de l'économie française tient dans un chiffre : année de baisse après année de baisse, entrecoupées de courtes périodes de légères remontées, l'investissement des entreprises a reculé de 23 % depuis 1990. Un quart de moins ! Faut-il chercher ailleurs une explication du chômage et du malaise national ?
Produire en France ? Non merci. Trop compliqué, trop peu attractif, trop peu rentable. Dénonce-t-on les "profits scandaleux" des firmes du CAC 40 ? Le taux de marge des sociétés stagne en France alors qu'il remonte partout ailleurs, à l'exception de l'Italie.
La France a besoin d'une politique pro-business ferme et à long terme, à l'image de ce que font ses concurrents. Nous en sommes loin.
1. D'abord parce que les ministres des finances, par phobie keynésienne, ne s'inquiètent plus que de l'état de la demande des consommateurs. Et comme ils ne peuvent rien sur les revenus, ils bornent toute leur politique à aider les Centres Leclerc ! Baissons les étiquettes ! Quelle hauteur de vue...
2. Ensuite parce que le réflexe "social" et les bons sentiments prédominent le débat économique.
Il reste un an donc pour faire comprendre
1. que le bon emploi ne viendra que de la croissance.
2. Que la croissance viendra de l'investissement des firmes et de leurs exportations, donc de leur compétitivité.
3. Et qu'enfin les revenus ne progresseront durablement que par la productivité, donc par l'innovation.
Et que tout ça, c'est le préalable d'un débat sur le modèle social.
en ce premier mai, j'ai peur...
J'ai peur que nous ne nous réveillions pas, ou trop tard, pour sortir d'une léthargie morbide qui rejoint à la fois la facination de l'échec et l'instinct de mort! J'ai peur que nous nous habituions à n'être plus que ce que nous sommes en train de devenir : un pays émergent.
J'ai peur, avec Paul Valéry, que notre type de civilisation soit / est peut-être arrivée à son dégré de développement maximal, et que, suivant le principe de Peter, elle ne puisse faire plus, elle ne puisse faire mieux!
Oui, peut-être avons-nous atteint notre plus haut degré d'excellence, et comme le Richard III de Shakespeare parvenu au sommet du pouvoir, nous ne puissions plus maintenant qu'être irrésistiblement entraînés dans une chute, qui sera d'autant plus dure, que notre ascension aura été plus haute!
Les modes de vie passent: way of life pour way of life, le nôtre est à bout de souffle! Un nouvel Homme est en train de naître, dont nous ne serons peut-être pas, en tant que peuple, nation, état, pays! L'incantation ici n'est qu'une gesticulation! On peut toujours "jouer de la flûte sur la place: personne ne nous écoute plus!" Même pas le 118/218!
En lisant ce matin, le terrible article d'Eric Le Boucher, oui, j'ai eu encore plus peur que d'habitude. Son exposé des "motifs", et qui n'est pas exhaustif, ne peut que "donner à penser", mais aussi "inciter à agir". Je me permets de vous en soumettre l'intégralité, en vous le présentant dans une forme raisonnée.
Que dire? Ne perdez pas courage? Je ne sais plus...
Un an de perdu, un de plus, par ÉRIC LE BOUCHER, LE MONDE | 29.04.06
Rien à faire, donc. La France ne va pas pouvoir abréger ses souffrances. Il lui faut patienter encore un an avant l'élection présidentielle.
On n'ose pas imaginer, au train où cela va, dans quel état de décomposition va finir le mandat de Jacques Chirac. Encore douze mois vides, dans un monde qui n'attend pas.
Regardez simplement les événements depuis huit jours :
1. les menaces s'accumulent - celle de l'Iran, celles non moins violentes de Poutine ;
2. Chine et Etats-Unis causent seuls de l'avenir de la planète ;
3. les organisations multilatérales prennent l'eau - le FMI s'interroge sur sa raison d'être, l'OMC va à l'échec ;
4. l'Europe est au point mort ;
5. le pétrole flambe ;
6. l'euro regrimpe vers ses sommets.
Mais la France ne voit rien, ne parle de rien, ne compte pour rien. Elle passe de la crise des banlieues à celle du CPE, du Clemenceau à l'affaire Clearstream.
Le débat électoral aura au moins le temps de s'installer et, pour une fois, il a des chances de porter sur le fond, nous dit Jérôme Jaffré (Le Monde du 28 avril). Puisse-t-il avoir raison.
Pour y contribuer, l'économiste Patrick Artus vient de publier une étude qui explique comment les gouvernements successifs nous ont - déjà - fait perdre notre temps depuis... trente ans. Soit, résume-t-il, la politique économique n'a eu comme seul objet que la relance conjoncturelle, soit ses motifs étaient "idéologiques", contraignant les successeurs à en "réparer" les effets (Recherche IXIS n° 122, 22 mars).
Jamais il ne fut question d'une réflexion sur les problèmes structurels de long terme (vieillissement, mondialisation, élargissement de l'Union européenne) et sur la spécialisation internationale de notre économie.
Le débat qui s'ouvre devrait en tirer une leçon : se garder de se focaliser autour de la défense/la modernisation du "modèle social français". Si l'on veut cesser de se bercer d'illusions à crédit, l'urgence impose de regarder le social comme un problème non secondaire mais aujourd'hui second. Il faut produire avant de redistribuer. Le diagnostic, du point de vue des structures de notre économie, doit alarmer.
1. - "La productivité décline alors que le vieillissement démographique devrait entraîner l'inverse", note Patrick Artus. Rappelons qu'il n'y a que deux façons d'enrichir un pays :
travailler plus (en accordant leur place aux femmes, en laissant les seniors en poste, en admettant les juniors dans les entreprises ou en ouvrant l'immigration) ou travailler mieux (les gains de productivité).
Les Etats-Unis ont utilisé les deux moyens. Par réflexe malthusien, la France
- vire ses vieux,
- bloque ses jeunes,
- restreint ses taux d'emploi,
- ferme ses frontières
- et limite ses gains de productivité (1 % par an).
Il faudrait, il faudra, faire exactement l'inverse. Le bon débat est celui-là.
2. -"L'industrie perd des parts de marché", faute d'innovation et faute de s'être repositionnée vers le haut de gamme bien qu'arrivent les produits bon marché de Chine. Le ratio de recherche/développement stagne en France à 2,2 % du PIB quand l'Allemagne est à 2,5 % et que le Japon l'a porté à 3,15 %. Si la France veut demeurer une nation industrielle (c'est un choix : la Grande-Bretagne a renoncé ; l'Italie lâche prise), il faut augmenter les ressources, oser redynamiser le secteur public et trouver, enfin, le moyen de faire comprendre à nos "champions" du CAC 40 que leur avenir ne dépend plus de l'Etat, pour la recherche comme pour le reste.
3. -"La pression fiscale est élevée alors que l'élargissement européen a entraîné une concurrence" entre les Vingt-Cinq, poursuit Patrick Artus. Soulignons que l'Etat et ses dépendances pompent 50 % de la richesse nationale française, contre 44 % pour la moyenne européenne et 42 % dans les nouveaux pays membres.
La conséquence du peu de souci porté depuis trente ans aux structures de l'économie française tient dans un chiffre : année de baisse après année de baisse, entrecoupées de courtes périodes de légères remontées, l'investissement des entreprises a reculé de 23 % depuis 1990. Un quart de moins ! Faut-il chercher ailleurs une explication du chômage et du malaise national ?
Produire en France ? Non merci. Trop compliqué, trop peu attractif, trop peu rentable. Dénonce-t-on les "profits scandaleux" des firmes du CAC 40 ? Le taux de marge des sociétés stagne en France alors qu'il remonte partout ailleurs, à l'exception de l'Italie.
La France a besoin d'une politique pro-business ferme et à long terme, à l'image de ce que font ses concurrents. Nous en sommes loin.
1. D'abord parce que les ministres des finances, par phobie keynésienne, ne s'inquiètent plus que de l'état de la demande des consommateurs. Et comme ils ne peuvent rien sur les revenus, ils bornent toute leur politique à aider les Centres Leclerc ! Baissons les étiquettes ! Quelle hauteur de vue...
2. Ensuite parce que le réflexe "social" et les bons sentiments prédominent le débat économique.
Il reste un an donc pour faire comprendre
1. que le bon emploi ne viendra que de la croissance.
2. Que la croissance viendra de l'investissement des firmes et de leurs exportations, donc de leur compétitivité.
3. Et qu'enfin les revenus ne progresseront durablement que par la productivité, donc par l'innovation.
Et que tout ça, c'est le préalable d'un débat sur le modèle social.


