05. Juin 2006
(aucun titre)
CERCLE PHILO-SOPHIA Eve Depardieu
Intervention du 19/05/06
De la communication : qu'est-ce que parler veut dire ?
Parler, dire, communiquer : trois actions avec lesquelles le philosophe à fort à faire… Une expression est devenue courante dans les débats : "Laissez-moi parler, moi je ne vous ai pas interrompu…", qui exprime une soif de respect d'un temps de parole équitablement partagé, exigeant une écoute réciproque, encore et toujours difficile à obtenir !
Nous sommes dans l'ère de "l'agir communicationnel", selon l'expression du philosophe contemporain allemand Jürgen HABERMAS (né en 1929), "De l'éthique de la discussion", 1991.
De la question "que sais-je, ou que puis-je savoir ?", nous sommes passés à la question "que veut dire, que signifie ?", c'est-à-dire de la philosophie de la connaissance (18-19ème siècles), à la philosophie de l'interprétation (Herméneutique) qui comprend une philosophie du langage (développée au 20ème siècle), complétée, aujourd'hui, par les apports d'une philosophie de la parole. Le 19ème siècle a fabriqué un modèle de sujet connaissant pur nourrissant son savoir de toutes les expériences tirées de ses rapports avec le monde extérieur; le 20ème siècle, avec le développement des sciences humaines, en particulier la linguistique, la phénoménologie, le structuralisme et la philosophie analytique, a étudié tous les modes d'expression de ce "sujet", en dirigeant principalement les projecteurs sur la source émettrice, sur le langage et l'expressivité du locuteur; pour aboutir aujourd'hui, en dépassant le stricte examen des structures langagières, à l'étude de "l'homme dialogal" selon l'expression de Claude HAGEGE (linguiste), à la fois émetteur et récepteur, locuteur et interlocuteur, relais d'information et de communication, capables de développer un "art débatorial", selon une expression apparue récemment, accessible à tous, selon un principe de liberté d'expression et de droit de réponse valable pour tous.
cf.extraits du texte de HABERMAS, cité p.318, et du texte de HAGEGE, cité p.343, in "La marche des idées contemporaines" de J. RUSS, A. Colin, 1993.
Deux axes, comme point de départ de la réflexion :
1 – Quelqu'un qui parle, participe de l'humain.
Prononcer et échanger des paroles c'est ce qui caractérise fondamentalement l'humanité : à partir du moment ou un être exprime verbalement quelque chose, il rejoint l'ensemble des humains. C'est par la parole que l'on peut prendre place ou reprendre sa place parmi les vivants (cf. B. CYRULNIK, neuropsychiatre). Parler est constitutif de l'être de l'humain et du paraître de l'homme en société (pour être reconnu et pris en considération). Dans ces conditions, être sans voix, se taire, faire silence, ou réduire quelqu'un au silence, est-ce déconstructeur, asocial, inhumain ?
2 – Parler, c'est déjà agir :
c'est l'acte de parole qui peut créer et maintenir le lien, tant interpersonnel que collectif. L'important n'est plus de dire du bien ou du mal de quelque chose ou de quelqu'un, l'important c'est de se parler et qu'on en parle ! Il faut des paroles, pédagogiques, diplomatiques, thérapeutiques, consolatrices, conciliatrices, notamment pour gérer les conflits, et cela demande un apprentissage, et l'aménagement de lieux de paroles, de structures culturelles d'échange favorisant le dialogue. Mais jusqu'où doit-on déballer et se déballer publiquement, qu'en est-il de la pudeur et du respect de la personne, de la vie intérieure et intime ?
cf.Serge BLONDEAU et JP PINEL, "Groupes de parole et crise institutionnelle" Connexions, Eres Editions.
cf.Revue "Sciences de l'Homme et Sociétés", n° 78, Juin 2005, Débat, p.18 à 44."Quelle place pour la parole ?".
cf. "La marche des idées contemporaines", panorama de la modernité, Jacqueline RUSS, Armand Colin, 1993.
La parole est "la monnaie d'échange universelle en laquelle tous les biens spirituels sont convertibles" disait, en 1799, l'écrivain romantique allemand SCHLEGEL (1767-1845).Cf. également, in "La marche des idées …", SCHLEGEL cité par CHOMSKY (linguiste), p.340.
• Parole vient de "parabole", qui désigne un court récit chargé d'un enseignement, c'est-à-dire déjà quelque chose de très élaboré, à l'oral comme à l'écrit ! Auparavant il était mal venu d'écrire comme l'on parle, aujourd'hui, avec les nouvelles technologies de la communication, naît le "parlécrit", rapide, quasi phonétique, mais squelettique et frustrant, ne répondant pas au besoin de plus en plus exprimé, sans doute par réaction, de raconter ou de se raconter (son histoire, l'histoire de sa famille, de son temps, etc.…), et cela en public, en travaillant donc la présentation de récits recevables par le public, avec des formes, des styles, des intonations, des contours et détours, et capables aussi de se confronter à ceux des autres, dans des rencontres spécialement aménagées (colloques, festivals, conférences, débats, tables rondes, émissions télévisées). Hannah ARENDT , dans La "Condition de l'homme moderne" (1961), parlait déjà "d'espace d'apparition", dont il faut accepter les règles et les conventions permettant la circulation de la parole.
• Pour exister, une parole demande, si elle est prononcée oralement, l'articulation et l'émission des sons caractéristiques de la langue employée : parfois ces sonorités sont difficiles à reproduire par un adulte quand il passe d'une langue à une autre, mais un enfant en début d'apprentissage y arrive facilement ! Songeons qu'avant même de voir et de savoir reproduire des mots, l'enfant est avant tout une oreille, un nez et une bouche (avant de développer le toucher et la vue) : il entend d'abord toutes les voix et tous les bruits de l'entourage : il se familiarise avec les discours de ceux qui prennent soin de lui (ou le maltraitent), il s'habitue et finit par reconnaître la tonalité et la musicalité de chaque voix, les chants, les comptines murmurés à l'oreille. (importance de la voix féminine, singulière et très présente).
Puis vient la capacité d'énoncer des messages codés utilisant des règles et des dispositifs de fonctionnement dont le petit enfant intègre le fonctionnement par apprentissage afin de pouvoir détenir aussi les clefs du décodage (comprendre et se faire comprendre). Ce contenu expressif et signifiant peut être véhiculé par divers moyens : la voix, les gestes, les images, les dessins, l'écriture alphabétique ou idéographique, les techniques audio-visuelles … Mais c'est essentiellement et avant tout de l'autre, qui me parle et dont j'écoute les paroles bien avant que je ne sache parler, que j'apprends à parler. Un sujet humain, c'est un être pris dans le langage comme système, et dans la parole qui lui vient de l'extérieur proche (mère, père, frères et sœurs, personnel soignant, éducateurs). L'attitude d'écoute est donc première, mais très vite oubliée dés que l'individu peut former des mots et bavarder sans relâche. Il faut se souvenir, comme l'a rappelé l'ethnologue et préhistorien LEROI-GOURHAN (1911-1986), qu'il a fallu des dizaines de milliers d'années pour évoluer du geste à la parole. A chaque enfant qu'une femme fabriquait, celle-ci assumait l'échange de la parole, dés la vie intra-utérine, pendant les neuf mois d'un partage absolu. Antoinette FOUQUE, une des fondatrices du M.L.F. fait bien ressortir la faculté de résistance de la femme anthropocultrice, qui, selon elle, grâce à ce rôle irremplaçable et fondateur de relais de la parole, a pu résister à toutes les formes de "gynocide".
• Etant donné qu'une pensée s'exprime à travers toutes les formes de langage, il est apparu indispensable aux philosophes d'orienter leurs recherches sur le langage, afin de mieux comprendre comment s'édifie et fonctionne la pensée. A partir de 1850, les travaux se sont multipliés. Au début il s'agissait de trouver le langage logique idéal et unifié, avec l'apport des logiciens et des mathématiciens (Brentano, Carnap), ce qui a entraîné une critique du langage ordinaire, et même une savante distinction entre la langue et la parole. RUSSEL (philosophe), LACAN (psychanalyste), avec sa fonction symbolique du langage, SAUSSURE (linguiste), avec sa linguistique structurale, ne s'occupent que de la logique des systèmes et de la recherche des structures constitutives. Il faudra attendre WITTGENSTEIN (philosophe logicien) (1889-1951), dans sa deuxième phase de recherche, dans les années 1936 à 49, pour revenir au "sujet parlant" : il s'intéresse aux jeux de langage, au relationnel, à "Qui parle ? A qui ? Et de quoi ?" Il redonne toute son importance à la parole. La langue est la partie sociale du langage, extérieure à l'individu, tandis que la parole est un acte propre à l'individu, réalisant sa faculté de parler au moyen de la convention sociale de la langue qu'il emploie, mais qui peut être d'une créativité infinie, au point qu'il s'interroge : tout sujet parlant n'a-t-il pas la capacité d'inventer sa propre langue ? Parler est une forme de comportement régit par des règles, mais il faut pousser l'étude jusqu'aux transactions que ce comportement permet, donc jusqu'au relationnel, au communicationnel, qui n'est pas acquis d'avance, qui doit, donc, s'inventer !
• C'est en psychanalyse et en psychothérapie que la question "qu'est-ce que parler veut dire ?" sera posée et explorée de manière approfondie, notamment avec l'expérience freudienne du divan : faire le récit oral d'une expérience vécue dans l'enfance, se raconter à un thérapeute silencieux, concentré et entièrement disponible pour une écoute très attentive, sans jugement préconçu (en principe!). Le message délivré oralement s'adresse en fait à celui qui le prononce, lui révélant des vérités sur lui-même. Comme le dit LACAN, en 1953 ; "le langage consisterait en une communication ou l'émetteur reçoit du récepteur son propre message sous une forme inversée ". L'autre est le Grand Autre, celui qui renvoie à soi, qui annonce qui on est. Dans l'acte d'énonciation, la parole vient toujours de l'autre. Mais il y a problème et complication dés que se produit sans le vouloir, et surtout sans s'en apercevoir, un glissement de l'acte d'énonciation à l'acte de dénonciation, c'est-à-dire lorsque des jugements de valeur interfèrent dans les paroles prononcées, introduisant louanges ou blâmes, innocence ou culpabilité !
Une autre difficulté apparaît lorsqu'on veut dire quelque chose à quelqu'un alors que c'est impossible à mettre en mot et qu'il semble n'y avoir aucune oreille attentive ni disponible : peuvent apparaître alors des comportements obsessionnels, des rituels de substitution, des symptômes qui expriment cette angoisse de l'impossibilité de communiquer. Et cela peut empirer si l'écoutant (père ou mère, par exemple) reste indifférent, ne peut ou ne veut rien entendre !
LACAN explique cependant que les parties censurées de mon histoire personnelle, qui n'ont donc pas droit au langage, peuvent être retrouvées : dans les monuments, c'est-à-dire mon corps, souvent malmené; dans les documents d'archives, mes souvenirs d'enfances, impénétrables si leur provenance reste inconnue; dans l'évolution sémantique, mon vocabulaire, mon style de caractère et mon mode de vie; dans les traditions, les légendes, les formes héroïsées de mon histoire; et dans les traces, dont l'exégèse rétablira le sens. Le langage raconte en fait ce qu'il en est de mon histoire et de ses origines perdues puis retrouvées à l'aide de ce travail d'exploration, de cet effort d'investigation et de recherche.
• Le rôle du silence : il est fondamental, car pour apprendre à parler, il faut d'abord apprendre à se taire, et à écouter, et à savoir attendre pour prendre son tour de parole le moment venu ! Aujourd'hui, on reconnaît à quelqu'un qui sait se taire, la qualité relationnelle indispensable pour créer une intimité ou pour ouvrir un espace de sens partagé. Le silence, comme dans une partition musicale, joue un rôle considérable : il est la respiration de la langue, entre chaque phrase, il donne le rythme, il ponctue, et donc rend audible et compréhensible la parole. Il est essentiel dans l'art débatorial, dans les réunions d'échanges de paroles aujourd'hui de plus en plus prisées où la parole semble se moquer de tous les modèles, depuis la conversation de bistrot jusqu'aux forums interactifs en ligne, qui cherchent à dépasser le surf ou le zapping ou le simple "clavardage", selon l'expression québécoise, pour développer une communication active à visage humain, impliquant la personne dans son intégralité, y compris dans sa présence, silencieuse mais attentive, restant à l'écoute.
• Comme l'explique le sociologue Philippe BRETON (Revue "Sciences de l'Homme", opus citée, p.18 à 21), la parole a différents statuts souvent en tension et en dissonance : la première règle pour que la parole circule, c'est l'existence d'un espace-temps disponible, inoccupé, où les sons articulés peuvent être audibles et se propager. Toute parole prononcée brise un silence, occupe et remplit un espace et ne conserve ce pouvoir qu'en fonction du silence, volontaire ou forcé, des autres sources de parole possibles. BRETON distingue trois types de dispositifs de parole présents dans toutes les cultures, selon que la parole est totalisante, avec un seul récit sacré, mythique, présidant au destin de tous, ou hiérarchisée, avec le récit du groupe dominant trônant par le force et contrôlant toutes les sources d'information et de diffusion, ou symétrique, en quête de réciprocité, mais dans des dimensions locales et limitées. Au fil des millénaires, la parole est devenu une arme de domination extrêmement performante confisquée par des individualités puissantes qui gravaient autrefois leurs discours sur les murs mêmes de leurs palais, et qui, aujourd'hui, une fois arrivés au sommet du pouvoir politique, peuvent prendre le contrôle de l'information et de tous les moyens techniques de diffusion. Aujourd'hui il ne s'agit plus de prendre la Bastille pour libérer les prisonniers politiques, mais les maisons de Radio et de Télévision, et, actuellement, si possible, garder le contrôle d'Internet, posséder donc tous les sources d'information et moyens de diffusion de masse. Mais la réaction individualiste, à l'occidentale, consiste en une multiplication de dispositifs de parole symétrique : des assemblées, cercles de parole, réunions, clubs, qui font de la résistance, répondant à un idéal de liberté de parole "qui, au-delà du monde politique et de la question des droits de l'homme, est au cœur, dans l'espace privé, de la refonte des relations au sein du couple et de la famille en général", (BRETON, op. cité). Dans ces assemblées, ce qui donne de la valeur à la prise de parole réside, certes, dans le respect de la liberté d'expression pour tous, mais aussi, et c'est fondamental, dans le respect réciproque de la non obligation de participation à la discussion : avoir le droit d'écouter simplement et de garder le silence, d'entrer et de sortir, d'être actif ou passif, sans créer de perturbations majeures, respecter, donc, la liberté individuelle du consentement à se mettre simplement à l'écoute de l'autre ou à intervenir pour faire part de son point de vue. Si de larges possibilités d'expressions subjectives sont ainsi ouvertes, un savoir spécialisé concernant la parole, ses techniques, son usage en société, ses normes, se constitue inévitablement, avec le risque toujours présent, et qu'il faut garder à l'esprit, que ses détenteurs, ceux qui se présentent comme les spécialistes et les experts de la communication en tous genres, même bardés de diplômes, ne se prennent pour les nouvelles élites, et ne se croient autorisés, à leur tour, à commettre tous les abus de pouvoir !
Intervention du 19/05/06
De la communication : qu'est-ce que parler veut dire ?
Parler, dire, communiquer : trois actions avec lesquelles le philosophe à fort à faire… Une expression est devenue courante dans les débats : "Laissez-moi parler, moi je ne vous ai pas interrompu…", qui exprime une soif de respect d'un temps de parole équitablement partagé, exigeant une écoute réciproque, encore et toujours difficile à obtenir !
Nous sommes dans l'ère de "l'agir communicationnel", selon l'expression du philosophe contemporain allemand Jürgen HABERMAS (né en 1929), "De l'éthique de la discussion", 1991.
De la question "que sais-je, ou que puis-je savoir ?", nous sommes passés à la question "que veut dire, que signifie ?", c'est-à-dire de la philosophie de la connaissance (18-19ème siècles), à la philosophie de l'interprétation (Herméneutique) qui comprend une philosophie du langage (développée au 20ème siècle), complétée, aujourd'hui, par les apports d'une philosophie de la parole. Le 19ème siècle a fabriqué un modèle de sujet connaissant pur nourrissant son savoir de toutes les expériences tirées de ses rapports avec le monde extérieur; le 20ème siècle, avec le développement des sciences humaines, en particulier la linguistique, la phénoménologie, le structuralisme et la philosophie analytique, a étudié tous les modes d'expression de ce "sujet", en dirigeant principalement les projecteurs sur la source émettrice, sur le langage et l'expressivité du locuteur; pour aboutir aujourd'hui, en dépassant le stricte examen des structures langagières, à l'étude de "l'homme dialogal" selon l'expression de Claude HAGEGE (linguiste), à la fois émetteur et récepteur, locuteur et interlocuteur, relais d'information et de communication, capables de développer un "art débatorial", selon une expression apparue récemment, accessible à tous, selon un principe de liberté d'expression et de droit de réponse valable pour tous.
cf.extraits du texte de HABERMAS, cité p.318, et du texte de HAGEGE, cité p.343, in "La marche des idées contemporaines" de J. RUSS, A. Colin, 1993.
Deux axes, comme point de départ de la réflexion :
1 – Quelqu'un qui parle, participe de l'humain.
Prononcer et échanger des paroles c'est ce qui caractérise fondamentalement l'humanité : à partir du moment ou un être exprime verbalement quelque chose, il rejoint l'ensemble des humains. C'est par la parole que l'on peut prendre place ou reprendre sa place parmi les vivants (cf. B. CYRULNIK, neuropsychiatre). Parler est constitutif de l'être de l'humain et du paraître de l'homme en société (pour être reconnu et pris en considération). Dans ces conditions, être sans voix, se taire, faire silence, ou réduire quelqu'un au silence, est-ce déconstructeur, asocial, inhumain ?
2 – Parler, c'est déjà agir :
c'est l'acte de parole qui peut créer et maintenir le lien, tant interpersonnel que collectif. L'important n'est plus de dire du bien ou du mal de quelque chose ou de quelqu'un, l'important c'est de se parler et qu'on en parle ! Il faut des paroles, pédagogiques, diplomatiques, thérapeutiques, consolatrices, conciliatrices, notamment pour gérer les conflits, et cela demande un apprentissage, et l'aménagement de lieux de paroles, de structures culturelles d'échange favorisant le dialogue. Mais jusqu'où doit-on déballer et se déballer publiquement, qu'en est-il de la pudeur et du respect de la personne, de la vie intérieure et intime ?
cf.Serge BLONDEAU et JP PINEL, "Groupes de parole et crise institutionnelle" Connexions, Eres Editions.
cf.Revue "Sciences de l'Homme et Sociétés", n° 78, Juin 2005, Débat, p.18 à 44."Quelle place pour la parole ?".
cf. "La marche des idées contemporaines", panorama de la modernité, Jacqueline RUSS, Armand Colin, 1993.
La parole est "la monnaie d'échange universelle en laquelle tous les biens spirituels sont convertibles" disait, en 1799, l'écrivain romantique allemand SCHLEGEL (1767-1845).Cf. également, in "La marche des idées …", SCHLEGEL cité par CHOMSKY (linguiste), p.340.
• Parole vient de "parabole", qui désigne un court récit chargé d'un enseignement, c'est-à-dire déjà quelque chose de très élaboré, à l'oral comme à l'écrit ! Auparavant il était mal venu d'écrire comme l'on parle, aujourd'hui, avec les nouvelles technologies de la communication, naît le "parlécrit", rapide, quasi phonétique, mais squelettique et frustrant, ne répondant pas au besoin de plus en plus exprimé, sans doute par réaction, de raconter ou de se raconter (son histoire, l'histoire de sa famille, de son temps, etc.…), et cela en public, en travaillant donc la présentation de récits recevables par le public, avec des formes, des styles, des intonations, des contours et détours, et capables aussi de se confronter à ceux des autres, dans des rencontres spécialement aménagées (colloques, festivals, conférences, débats, tables rondes, émissions télévisées). Hannah ARENDT , dans La "Condition de l'homme moderne" (1961), parlait déjà "d'espace d'apparition", dont il faut accepter les règles et les conventions permettant la circulation de la parole.
• Pour exister, une parole demande, si elle est prononcée oralement, l'articulation et l'émission des sons caractéristiques de la langue employée : parfois ces sonorités sont difficiles à reproduire par un adulte quand il passe d'une langue à une autre, mais un enfant en début d'apprentissage y arrive facilement ! Songeons qu'avant même de voir et de savoir reproduire des mots, l'enfant est avant tout une oreille, un nez et une bouche (avant de développer le toucher et la vue) : il entend d'abord toutes les voix et tous les bruits de l'entourage : il se familiarise avec les discours de ceux qui prennent soin de lui (ou le maltraitent), il s'habitue et finit par reconnaître la tonalité et la musicalité de chaque voix, les chants, les comptines murmurés à l'oreille. (importance de la voix féminine, singulière et très présente).
Puis vient la capacité d'énoncer des messages codés utilisant des règles et des dispositifs de fonctionnement dont le petit enfant intègre le fonctionnement par apprentissage afin de pouvoir détenir aussi les clefs du décodage (comprendre et se faire comprendre). Ce contenu expressif et signifiant peut être véhiculé par divers moyens : la voix, les gestes, les images, les dessins, l'écriture alphabétique ou idéographique, les techniques audio-visuelles … Mais c'est essentiellement et avant tout de l'autre, qui me parle et dont j'écoute les paroles bien avant que je ne sache parler, que j'apprends à parler. Un sujet humain, c'est un être pris dans le langage comme système, et dans la parole qui lui vient de l'extérieur proche (mère, père, frères et sœurs, personnel soignant, éducateurs). L'attitude d'écoute est donc première, mais très vite oubliée dés que l'individu peut former des mots et bavarder sans relâche. Il faut se souvenir, comme l'a rappelé l'ethnologue et préhistorien LEROI-GOURHAN (1911-1986), qu'il a fallu des dizaines de milliers d'années pour évoluer du geste à la parole. A chaque enfant qu'une femme fabriquait, celle-ci assumait l'échange de la parole, dés la vie intra-utérine, pendant les neuf mois d'un partage absolu. Antoinette FOUQUE, une des fondatrices du M.L.F. fait bien ressortir la faculté de résistance de la femme anthropocultrice, qui, selon elle, grâce à ce rôle irremplaçable et fondateur de relais de la parole, a pu résister à toutes les formes de "gynocide".
• Etant donné qu'une pensée s'exprime à travers toutes les formes de langage, il est apparu indispensable aux philosophes d'orienter leurs recherches sur le langage, afin de mieux comprendre comment s'édifie et fonctionne la pensée. A partir de 1850, les travaux se sont multipliés. Au début il s'agissait de trouver le langage logique idéal et unifié, avec l'apport des logiciens et des mathématiciens (Brentano, Carnap), ce qui a entraîné une critique du langage ordinaire, et même une savante distinction entre la langue et la parole. RUSSEL (philosophe), LACAN (psychanalyste), avec sa fonction symbolique du langage, SAUSSURE (linguiste), avec sa linguistique structurale, ne s'occupent que de la logique des systèmes et de la recherche des structures constitutives. Il faudra attendre WITTGENSTEIN (philosophe logicien) (1889-1951), dans sa deuxième phase de recherche, dans les années 1936 à 49, pour revenir au "sujet parlant" : il s'intéresse aux jeux de langage, au relationnel, à "Qui parle ? A qui ? Et de quoi ?" Il redonne toute son importance à la parole. La langue est la partie sociale du langage, extérieure à l'individu, tandis que la parole est un acte propre à l'individu, réalisant sa faculté de parler au moyen de la convention sociale de la langue qu'il emploie, mais qui peut être d'une créativité infinie, au point qu'il s'interroge : tout sujet parlant n'a-t-il pas la capacité d'inventer sa propre langue ? Parler est une forme de comportement régit par des règles, mais il faut pousser l'étude jusqu'aux transactions que ce comportement permet, donc jusqu'au relationnel, au communicationnel, qui n'est pas acquis d'avance, qui doit, donc, s'inventer !
• C'est en psychanalyse et en psychothérapie que la question "qu'est-ce que parler veut dire ?" sera posée et explorée de manière approfondie, notamment avec l'expérience freudienne du divan : faire le récit oral d'une expérience vécue dans l'enfance, se raconter à un thérapeute silencieux, concentré et entièrement disponible pour une écoute très attentive, sans jugement préconçu (en principe!). Le message délivré oralement s'adresse en fait à celui qui le prononce, lui révélant des vérités sur lui-même. Comme le dit LACAN, en 1953 ; "le langage consisterait en une communication ou l'émetteur reçoit du récepteur son propre message sous une forme inversée ". L'autre est le Grand Autre, celui qui renvoie à soi, qui annonce qui on est. Dans l'acte d'énonciation, la parole vient toujours de l'autre. Mais il y a problème et complication dés que se produit sans le vouloir, et surtout sans s'en apercevoir, un glissement de l'acte d'énonciation à l'acte de dénonciation, c'est-à-dire lorsque des jugements de valeur interfèrent dans les paroles prononcées, introduisant louanges ou blâmes, innocence ou culpabilité !
Une autre difficulté apparaît lorsqu'on veut dire quelque chose à quelqu'un alors que c'est impossible à mettre en mot et qu'il semble n'y avoir aucune oreille attentive ni disponible : peuvent apparaître alors des comportements obsessionnels, des rituels de substitution, des symptômes qui expriment cette angoisse de l'impossibilité de communiquer. Et cela peut empirer si l'écoutant (père ou mère, par exemple) reste indifférent, ne peut ou ne veut rien entendre !
LACAN explique cependant que les parties censurées de mon histoire personnelle, qui n'ont donc pas droit au langage, peuvent être retrouvées : dans les monuments, c'est-à-dire mon corps, souvent malmené; dans les documents d'archives, mes souvenirs d'enfances, impénétrables si leur provenance reste inconnue; dans l'évolution sémantique, mon vocabulaire, mon style de caractère et mon mode de vie; dans les traditions, les légendes, les formes héroïsées de mon histoire; et dans les traces, dont l'exégèse rétablira le sens. Le langage raconte en fait ce qu'il en est de mon histoire et de ses origines perdues puis retrouvées à l'aide de ce travail d'exploration, de cet effort d'investigation et de recherche.
• Le rôle du silence : il est fondamental, car pour apprendre à parler, il faut d'abord apprendre à se taire, et à écouter, et à savoir attendre pour prendre son tour de parole le moment venu ! Aujourd'hui, on reconnaît à quelqu'un qui sait se taire, la qualité relationnelle indispensable pour créer une intimité ou pour ouvrir un espace de sens partagé. Le silence, comme dans une partition musicale, joue un rôle considérable : il est la respiration de la langue, entre chaque phrase, il donne le rythme, il ponctue, et donc rend audible et compréhensible la parole. Il est essentiel dans l'art débatorial, dans les réunions d'échanges de paroles aujourd'hui de plus en plus prisées où la parole semble se moquer de tous les modèles, depuis la conversation de bistrot jusqu'aux forums interactifs en ligne, qui cherchent à dépasser le surf ou le zapping ou le simple "clavardage", selon l'expression québécoise, pour développer une communication active à visage humain, impliquant la personne dans son intégralité, y compris dans sa présence, silencieuse mais attentive, restant à l'écoute.
• Comme l'explique le sociologue Philippe BRETON (Revue "Sciences de l'Homme", opus citée, p.18 à 21), la parole a différents statuts souvent en tension et en dissonance : la première règle pour que la parole circule, c'est l'existence d'un espace-temps disponible, inoccupé, où les sons articulés peuvent être audibles et se propager. Toute parole prononcée brise un silence, occupe et remplit un espace et ne conserve ce pouvoir qu'en fonction du silence, volontaire ou forcé, des autres sources de parole possibles. BRETON distingue trois types de dispositifs de parole présents dans toutes les cultures, selon que la parole est totalisante, avec un seul récit sacré, mythique, présidant au destin de tous, ou hiérarchisée, avec le récit du groupe dominant trônant par le force et contrôlant toutes les sources d'information et de diffusion, ou symétrique, en quête de réciprocité, mais dans des dimensions locales et limitées. Au fil des millénaires, la parole est devenu une arme de domination extrêmement performante confisquée par des individualités puissantes qui gravaient autrefois leurs discours sur les murs mêmes de leurs palais, et qui, aujourd'hui, une fois arrivés au sommet du pouvoir politique, peuvent prendre le contrôle de l'information et de tous les moyens techniques de diffusion. Aujourd'hui il ne s'agit plus de prendre la Bastille pour libérer les prisonniers politiques, mais les maisons de Radio et de Télévision, et, actuellement, si possible, garder le contrôle d'Internet, posséder donc tous les sources d'information et moyens de diffusion de masse. Mais la réaction individualiste, à l'occidentale, consiste en une multiplication de dispositifs de parole symétrique : des assemblées, cercles de parole, réunions, clubs, qui font de la résistance, répondant à un idéal de liberté de parole "qui, au-delà du monde politique et de la question des droits de l'homme, est au cœur, dans l'espace privé, de la refonte des relations au sein du couple et de la famille en général", (BRETON, op. cité). Dans ces assemblées, ce qui donne de la valeur à la prise de parole réside, certes, dans le respect de la liberté d'expression pour tous, mais aussi, et c'est fondamental, dans le respect réciproque de la non obligation de participation à la discussion : avoir le droit d'écouter simplement et de garder le silence, d'entrer et de sortir, d'être actif ou passif, sans créer de perturbations majeures, respecter, donc, la liberté individuelle du consentement à se mettre simplement à l'écoute de l'autre ou à intervenir pour faire part de son point de vue. Si de larges possibilités d'expressions subjectives sont ainsi ouvertes, un savoir spécialisé concernant la parole, ses techniques, son usage en société, ses normes, se constitue inévitablement, avec le risque toujours présent, et qu'il faut garder à l'esprit, que ses détenteurs, ceux qui se présentent comme les spécialistes et les experts de la communication en tous genres, même bardés de diplômes, ne se prennent pour les nouvelles élites, et ne se croient autorisés, à leur tour, à commettre tous les abus de pouvoir !


