DEMAIN ? QUOI DEMAIN ?

C’est en effet aujourd’hui, plus que d’une crise, c’est de fracture générationnelle, qu’il faut prendre acte.
Il est fini le temps des explications, des harmonisations, des raccommodages entre les « générations »! Un certain type de continuité ne semble plus historiquement possible.
Il est passé le temps d’essayer de (se) comprendre : ce temps exista ! Mais il supposait une telle volonté, une telle détermination de compromis, voire de compromission, qu’il s’est envolé passé que rien n’ait tenu ! Pouvons-nous encore attendre...

C’est le système des outres vieilles et du vin nouveau !

Parce qu’il s’agit désormais d’autre chose que de se rabibocher !
Le vin n’a pas bien vieilli, il a tourné en piquette : où trouver des outres, et lesquelles, pour l’y entreposer ? Et pour quoi / pourquoi l’entreposer ! C’est comme le sel : il s’est affadi !
Vin tourné et sel insipide ne se sont plus bon qu’à être répandu et foulé aux pieds.

L’analyse de Pascale Weil, sociologue et associée de Publicis Consultants, dans son ouvrage « Tels pères... quels fils ? » (Eyrolles, 206 pages, 18 €), son article paru dans l'édition du Monde du 02.12.06, passent au scanner d’une évidence incontournable ce point de fracture, dont on peut légitimement penser qu’il pourrait d’un moment à l’autre se transformer en rupture. Et ce, sans vouloir jouer sur les mots !

Par exemple, je viens de me fracturer le coude droit : le chirurgien a réussi à « réduire » cette fracture, au prix d’un bon tiers de la capacité d’extension de mon bras. C’était le prix à payer ! Heureusement ne suis-je ni danseur étoile ni international de tennis : des « tas » de choses ne me seront plus possibles, d’autres seront réduites, d’autres enfin devront bien apparaître ( ?!) : mais lesquelles et quand ?

Ceux que Pascale Weil appellent les « baby boomers », la génération 68, fonctionnent à la politique, prônent le collectif, s’attachent au texte, exigent l’autorité, poussent à l’assimilation et invoquent l’enracinement : leur vision est guidée par les combats politiques, ce sont des militants.
En face d’eux, mais de plus en plus contre eux, voici leurs enfants, que j’appelle, moi, la génération Millenium : ils marchent à l’économique global, défendent l’individualisme, se réfèrent à l’image, cultivent l’autonomie, reconstruisent le communautarisme et développent la mobilité : leur vision est guidée par les batailles économiques, ces ont des consommateurs.

L’éducation des pères a été dure, mais leur vie jusqu’ici fut douce. Ils ont connu le plein emploi et on remporté ( ?) le combat de la libération sexuelle. Ils ont grandi dans une société de croissance, organisée hiérarchiquement et respectueuse des autorités.
Les fils ont joui d’une éducation douce, mais connaissent une vie plus dure, où la précarité jouxte le sida. Le modèle qu’ils prônent est horizontal, construit sur la parité et l’autonomisation ; ils se méfient certes de toute élite, mais manquent de repère palliatif.

Le modèle des pères est définitivement vertical et androcentrique : ils l’ont destitué, bien qu’il les ait structurés. Celui des fils ne peut que se comparer au Net : c’est celui de l’instant, à la vitesse de l’ADSL, c’est un réseau décentralisé, avec accès direct et sans intermédiaire.

La vison politique des pères relève plutôt comme un "menu" idéologique auquel adhérer ou non ; le jugement porte sur la nature et la qualité su projet. Au nom du respect de l’unité de la République et de la majorité.
Celle des fils se présente comme une proposition "à la carte", qu’on étudie au cas par cas : une démocratie directe et participative. Le jugement portera sur la transparence et l’honnêteté des acteurs. Au nom de la vivacité plurielle de la démocratie et de l'expression des minorités !

Mais comment donner confiance à ceux pour qui la vérité suppose la médiation des experts, des journalistes ? Par le JT, la presse ? Par la culture écrite et son articulation linéaire ?
Et à ceux pour qui la vérité naît de la confrontation directe des points de vue, sans "filtre" ? Par les blogs ? Par la culture multimédia et ses incrustations synchroniques ?

L’espace des pères, c’est celui de la nation.
Celui des fils, la mondialisation
Le temps des pères, son échelle plutôt, c’est celle de ceux qui rêvent de se projeter dans un monde meilleur !
Les fils n’ont de temps que le réalisme.

Alors voilà :
• Comment articuler l'effort à long terme qu'exigent les réformes, et le rendement immédiat, en plaisir, attendu de tout "investissement" ?
• Comment concilier la vision plutôt universaliste des pères et leur idéal d'égalité, avec la vision différentialiste des fils, qui trouvent naturel de parler de "blacks", "blancs", "beurs" ?
• Répondre à la confiance dans l'assimilation et la laïcité et à l'espoir dans le droit à la différence et la discrimination positive : en misant
- sur l'idéalisme volontariste de la génération 68 ?
- ou sur le pragmatisme lucide des fils ?

Relisons quelques mots de mon 1er § !
« Il est fini le temps des explications, des harmonisations, des raccommodages entre les générations! Un certain type de continuité ne semble plus historiquement possible.
Il est passé le temps d’essayer de (se) comprendre : ce temps exista ! Mais il supposait une telle volonté, une telle détermination de compromis, voire de compromission, qu’il s’est envolé sans que rien n’ait tenu ! Pouvons-nous encore attendre...
Parce qu’il s’agit désormais d’autre chose que de se rabibocher !
Vin tourné et sel insipide ne se sont plus bon qu’à être répandu et foulé aux pieds. »

« Le lendemain, il revint en ville. Sur le chemin il eut faim. Il aperçut un figuier sur la route et il s'en approcha. Malheureusement, il n’y trouva que des feuilles. Alors d'une froide colère (mais était-ce de la colère, réflexion faite ?) il apostropha le malheureux arbre : "Tu ne porteras plus jamais de fruit !". Les disciples, complètement abasourdis, virent le figuier se dessécher en un instant ! » (Mt 21,18-19)

Le défi de ce "match générationnel" se joue sur le mode anthropologique de pensée et de comportements radicalement différents : l’institution -establishment doit
• toucher chacun, mais surtout rassembler une société toujours plus centrifuge ;
• parler à la nouvelle génération, mais sans s'écarter de la population globale qui vieillit ;
• pratiquer la surenchère, à l'heure où, les écarts se creusant, les moyennes ont de moins en moins de sens !

La chèvre et le chou !

Il faut de toute manière sortir enfin des lignes traditionnelles : nous sommes « condamnés » - pour ne l’avoir pas fait délibérément à temps -, à composer une nouvelle partition, celle d’une « ouverture » paradoxale :
- ici, en pariant sur la nouvelle génération et en piochant dans l'arsenal de la participation, du pragmatisme, de l'écoute, de l’exhortation, de signes « prophétiques...,
- mais en prenant bien soin de renouer avec l'autorité, et d’en affirmer la rigidité par des maladresses inévitables : chassez le naturel...
- Là, en évoquant l'égalitarisme,
- mais en même temps aussi une sensibilité libérale et communautariste...

Métissage, panachage, globalisation...l’establishment manque de clarté pour les ci-devant qui, encore habitués aux clivages traditionnels, attend un projet lisible.

"Tu ne porteras plus jamais de fruit !". Les disciples, complètement abasourdis, virent le figuier se dessécher en un instant ! » (Mt 21,19) Qui prononcera la sentence ?

Venue des « gens d’en bas », elle sera considérée comme un acte d’insubordination, voire de rébellion, sinon de terrorisme par ceux qui ont le plus à perdre !
Venue des « gens d’en haut », elle sera taxée de défaitisme, voire de bradage, sinon de trahison par les mêmes !

Le mur de Berlin, il a fallu que quelqu’un s’y appuie un seul instant pour qu’il s’écroule lamentablement ! Mais il ne tenait qu’à peine depuis un certain temps déjà ! On feignait de l’ignorer !
Il en est de même pour nos prisons institutionnelles : en vérité je vous le dis, il n’est pire bourreau de soi-même que soi-même, il n’est pire loup pour l’homme, que l’homme lui-même !