21. Décembre 2006
"Mon premier point sera qu'il faut déraisonner ... Alfred de Musset
LA FOLIE NECESSAIRE
Qu’est-ce qu’ « un aliéné authentique ? » nous demande Antonin Artaud, dans un instant de lucidité entre deux chutes comateuses. C’est « un homme qui a préféré devenir fou...plutôt que de se rendre complice de certaines hautes saletés ». Et comme il essayait de monter pour la RTF en 1947, avec les voix de Roger Blin et de Maria Casarès, une suite de fulminations antireligieuses, sous le titre Pour en finir avec le jugement de Dieu, un père dominicain s’écriait : Enfin le langage vrai d’un homme qui souffre ! N’empêche que pour être sûr qu’Artaud ne repose pas en terre chrétienne, on raconta au prêtre que l’auteur de Le suicidé de la société (sur la vie de van Gogh, K éditeur, 1947) s’était suicidé ! Antonin Artaud, créateur, acteur et victime du Théâtre de la cruauté (1932)
Élève du Sacré-Cœur de Marseille à l’âge de 14 ans (1910), Antonin songe à devenir prêtre quatre ans plus tard (1914) : il a 18 ans. Il ne se présente pas à la 2ème partie du bac, est ajourné au Conseil de révision et détruit ses écrits. Son premier recueil de poèmes publié s’intitule Tric-trac du ciel (sic). Il se prend pour L’ombilic des limbes, en 1925. Avec Le théâtre et son double (1938), il passe définitivement « de l’autre côté » d’une certaine réalité, celle de tout le monde ! Désormais ce seront internements, électrochocs et soins psychiatriques. Sa « rencontre » avec van Gogh se fera lors de l’Exposition que l’Orangerie consacre à Vincent en 1947, et qui lui inspirera l’un de ses plus beaux textes Le suicidé de la société. Il eut son Ivry chez le Docteur Delmas, comme van Gogh eut son Auvers chez le Docteur Gachet. L’année suivante, aux ides de mars, il est retrouvé mort, assis au pied de son lit...
Un aliéné authentique serait donc un homme qui a préféré devenir fou plutôt que de se rendre complice de certaines hautes saletés. La formule m’a suffisamment com-motionné ce matin, - au moment où j’envoyais mes vœux de Noël, - pour que je m’y arrête un instant !
Il y aurait donc des aliénés « inauthentiques » : les fous « ordinaires », donc, ceux des traditionnels « asiles de fous » - qu’on appelle maintenant « hôpitaux psychiatriques ». Et puis, parmi eux, il y aurait ceux qui « préfèrent devenir fous » : qui ont donc choisi l’aliénation, plutôt que d’être des salauds, en hurlant avec les loups. Qui préfèrent qu’on les traite de fous, quittes à se voir supprimés ou mis à part.
De Socrate à Jésus, du Caravage à van Gogh, de Giordano Bruno à Hans Küng... pour faire court ! Socrate fut suicidé, Jésus crucifié, Caravage assassiné, Vincent maudit, Bruno incendié, Küng « seulement » interdit ... pour avoir préféré être tenus pour « fous » plutôt que complices de certaines « hautes saletés ». C’est le terme « hautes » qui m’a « plu ». Plu parce qu’étonné ! De quelles « hauteurs » peut-il donc bien s’agir sinon celles du pouvoir sous toutes ses formes discrétionnaires, et surtout la forme de l’intolérance et de la cruauté, justement, mais cruauté et intolérance ordinaires : celles de la pensée unique, de la fixation religieuse, de la mode politique, du prêt à porter esthétique, du consensus idéologique, on pourrait y ajouter, celles des empires commerciaux et financier et des complexes militaro économiques.
Que sert à l’homme de gagner l’univers s’il vient à perdre son âme...
Chacun sa folie, mais élue, vécue et assumée : ce sera selon, de la liberté de l’esprit à celle de la foi, de la liberté de l’art à celle de l’innovation, de la liberté de la pensée à celle de l’universel. Ne vous conformez pas au système, et le système vous rejette et vous le fait payer. En Chine, la famille doit payer jusqu’à la balle qui a servi à fusiller l’un de ses membres ! Mutatis mutandis...
Le langage vrai d’un homme qui souffre, disait notre dominicain !
Entre 1943 et 1946, chez Gaston Frédière, psychiatre peu orthodoxe à Rodez, Antonin écrit (sic) :
Il y a dans l’électrochoc, un état de chute,
une espèce d’abandon en flaque,
par lequel passe tout électrisé,
et qui lui donne non plus maintenant de connaître
mais d’affreusement et désespérément méconnaître
ce qu’on fut quand on était soi !
Et en 1948, quelques jours, quelques heures avant sa mort, il griffonna un étonnant autoportrait, au regard loin de toute théâtralité, mais voué à la seule quête intérieure. Il en écrivit la non moins étonnante légende suivante, en forme de poème libre (retranscrit tel quel dans la forme) :
Je ne veux pas être Jésus-Christ
je veux être l’homme que je suis
ici. Mais cet homme n’est
pas Antonin Artaud
né à Marseille le 4 septembre 1896
avec une conscience venue de
Dieu
mais la conscience de sa douleur
et de son martyre dans la vie
et je ferai autre chose
que Dieu
et que les choses avec cette conscience
là. En vérité je ne dois pas venir
d’ailleurs
que de moi-même et je
resterai moi-même contre Dieu
et pour toujours et
pour la première fois.
En ces jours de Noël, et au nom de tous ceux qui tiennent « le langage vrai d’hommes qui souffrent », il me plaît de souligner ce « contre Dieu », et de le traduire - comme Sacha Guitry ailleurs -, par « tout contre ».
Oui, il me plaît de croire qu’Antonin Artaud était « tout contre Dieu ». Car pour affirmer ne pas « devoir venir d’ailleurs que de lui-même », c’est qu’il possédait cette intuition existentielle fondamentale qu’exprimait en son temps Augustin le Berbère : Deus intimior intimo meo Dieu plus intime à moi-même que moi-même.


