AGIR : A CHACUN SA VERITE
PETITES CONFERENCES DE CARÊME
du Père Vincent-Paul TOCCOLI
5. Agir : à chacun sa vérité ?
Double avertissement :
- pour cette dernière intervention avant Pâques : un rap (A), une leçon de philo (B), un billet pastoral(C) : tous trois glanés sur le web.
- l’ensemble doit se lire à la suite, en « sautant » les sous-titres A,B & C qui ne sont qu’indicatifs des emprunts)
[A – Un rap : Chantez au Seigneur un chant nouveau... (Ps 98)]
Refrain :
Chacun son paradis, chacun sa vérité
Personne ne peut te dicter ce que tu dois penser
Chacun par sa propre lumière est guidé
Ne laisse personne te dire pour qui marcher !
- Musulmans, Bouddhistes ou Catholiques peu importe
Ton rang, ta race ou ton éthique
Tout le monde prend quelque chose de concret ou mystique
Chacun à son étoile, réelle ou bien magique
Qu'est-ce qui nous motive à part la gloire et le fric
Une question pour le moins classée, pure métaphysique
Well, il y a autant de Dieux que de fanatiques !
(au Refrain)
- Il suffit de croire en soi
La vie n'a rien d'autre de ce que l'on en fait ici bas
Pas de business sans casse
Pas de loi sans malfrats
Dix ans passés, je remercie Jah (1) d'être encore là
Mais comment avancer sans son ami de bonne foi
Comment exister sans quelqu'un qui croit en toi
Même si à la finale, tu te sens seul au combat
Sache qu'il y a toujours quelqu'un qui comptera sur toi !
(au Refrain)
- Et yo
Ça y est je crois que je me fixe
Je construis ma vie à coups de textes et de mixes
J'avance à ma façon, en évitant les rixes
Je me sens pousser les ailes un peu comme celle d'un phoenix !
Laisse-moi booster mon dernier lyrics
Et si ça vexe
Certains quand j'explose les idées sans aucun complexe
Je fais ce que Luther King ni encore un Malcom X
Mais j'ai des paroles pour toutes les races, tous les sexes
(au Refrain)
(1) Comme souvent dans le rap, un cri jaillit. Lutte pour la justice. On rappellera que Jah est le nom que l'on donne à Dieu dans le rastafari (reggae), et qu'il vient de l'hébreu Yah (=YHWH). La thématique de la foi est omniprésente dans le rap... Chacun sa vérité. Jusqu'où pousser cette idée ?
[B – La Leçon de philo]
- Si toute vérité est susceptible de se réduire au point de vue de tout un chacun, qu'en est-il du sens même de la philosophie qui se définit par la recherche de la vérité, une même vérité autour de laquelle tous les esprits en droit et en fait, seraient susceptibles de s'accorder ?
- Y a-t-il une possibilité d'accorder une vérité hypothétique que tout un chacun revendique confusément, avec la fin ultime de vérité universelle que la philosophie se fixe, au risque de se perdre elle-même si cette fin n'est pas comprise par les hommes auxquels elle s'adresse ?
S'il est vrai que le philosophe recherche la vérité, différentes manières de procéder sont envisageables suivant qu'on se place ex parte objecti ou ex parte subjecti.
- La vérité peut être recherchée du côté de l'objet comme dans la philosophie antique et médiévale. Est vrai par exemple ce qui exprime l'adéquation de notre intelligence (connaissante) à l'objet ou la réalité (connaissable en droit et/ou en fait). La définition thomiste de la vérité s'énonçant ainsi: veritas est adequatio rei et intellectus.
- A l'inverse, la vérité peut être recherchée du côté du sujet (perspective de philosophie moderne). Ici notre connaissance pour objective qu'elle puisse être, dérive d'un sujet (perspective kantienne). Ou encore, toute connaissance commence par la découverte de notre subjectivité (cogito cartésien).
Postuler avec Protagoras que l'homme est la mesure de toutes choses, et que sur un même problème il est légitime d'énoncer une thèse aussi bien que sa contradictoire?
Ce faisant, la sophistique confond l'être et les apparences, le vrai et le vraisemblable, l'opinion (contradictoire, subjective, relative, contingente et indéterminée) avec l'idée (objective et dont la dimension universaliste et impersonnelle fait tout le sens).
Où se cache donc le vice : Ce qui est valable ou vrai pour l'un ne l'est pas forcément pour un autre. La vérité serait donc subjective ?
Connaissance et vérité sont deux concepts solidaires l'un et l'autre, mais aussi différents : il y a de la vérité puisqu'il y a de la connaissance, mais la connaissance n'est pas la vérité. Toute la vérité. La connaissance est toujours partielle, alors que la vérité, c'est la réalité elle-même dans sa totalité. On peut dire d'une connaissance qu'elle soit vraie, mais cela ne veut pas dire de la prendre pour la vérité même. La vérité de l'être et la vérité du discours sont deux choses différentes. Les vérités que l'on ignore ne sont pas moins vraies que celles que l'on connaît. L'homme ne fait que découvrir peu à peu la réalité complexe, c'est-à-dire la vérité. La vérité humaine n'est donc pas une invention, mais bien une découverte progressive du réel par la connaissance (scientifique ou non) qui est loin d'être parfaite.
A. Comte-Sponville édicte : La vérité reste toujours présente, quand bien même elle est la vérité d'un présent qui n'est plus. La vérité est éternelle, car un fait est vrai indépendamment du temps. C'est pourquoi «être vrai» n'a de sens qu'au présent. Dire c'était vrai si cela ne l'est plus au présent, cela veut dire que cela ne l'était pas et ne l'a jamais été.
Plus loin, le bien ou la valeur n'existe pas en soi, ça n'existe que par mon désir ou mon amour. Nos jugements de valeur ne relèvent pas de la connaissance, mais du désir. La vérité n'a pas besoin de nous pour être vraie, mais elle a besoin de nos désirs pour valoir. Le désir est le fondement de la valeur.
À chacun sa vérité ne signifie pas que la vérité est subjective ou relative à chaque sujet, mais que sa valeur l'est. Le désir n'est pas neutre, ni innocent. On ne désire pas les mêmes objets selon que l'on soit d'un siècle ou d'un autre ou que l'on soit d'une culture ou d'une autre. Si les valeurs dépendent du désir, elles dépendent aussi de l'éducation ou des conditionnements du désir. À chacun sa vérité, non; mais à chacun ses valeurs, oui.
...Si on aime la vérité, la vérité, elle, ne nous aime pas. Si le réel est Dieu, celui-ci ne nous aime pas. Comme le Dieu de Spinoza qui est Nature. L'Univers est clairement indifférent à nos désirs. C'est une façon de concevoir Dieu. Dieu est réalité et la réalité est vérité. Cependant, il n'est pas interdit de voir Dieu comme Vérité, Amour et Sagesse en nous. C'est la manière croyante, religieuse ou théiste de comprendre le Réel et la Vérité. Un peu comme chez Platon pour qui il existe un monde parfait, intelligible et qui peut être en nous. Cela donne un sens au réel et à la vérité. Dans ces conditions de foi ou de croyance, Dieu donne du sens à la vérité; Il garantit que la vérité fait partie d'un Ordre. Or, ce qui nous fascine dans l'ordre ou la cohérence, ce n'est pas la vérité, c'est le sens, c'est la signification pour nous, humains angoissés. Or, le sens n'est pas la vérité, car la vérité (comme le réel) n'a pas de sens en soi en dehors de la croyance. Donner du sens, créer du sens, ce n'est pas connaître ni saisir la réalité, puisque la réalité en soi n'a pas de sens. Donner du sens à la vérité, c'est croire. On a tendance à aimer la vérité quand elle est cohérente, arrangée et stable; quand elle a du sens, quand elle nous sécurise. Elle nous dérange quand elle est énigmatique ou contradictoire ou insensée. On l'aime quand elle est certaine et éternelle dans son appréhension. On l'aime, la vérité, quand elle nous réconforte.
Mais il n'est pas nécessaire, pour aimer la vérité, qu'elle soit une certitude réconfortante. C'est être dogmatique que d'aimer la vérité en tant que certitude. Le philosophe sceptique, lui, au contraire, c'est bien la vérité qu'il aime et ce en l'absence de toute certitude, en l'absence de toute sécurité.
Connaître n'est pas aimer, mais l'amour peut naître et se parfaire par la connaissance. LA connaissance peut mener à l'amour et l'amour peut stimuler la connaissance. Chez le philosophe, connaître et aimer sont du même désir et, de ce fait, de la même ferveur. Je peux connaître une chose sans l'aimer, mais je ne peux aimer une chose sans vouloir la connaître mieux.
Se convaincre qu' À chacun sa vérité est vrai, c'est accepter que la vérité soit plus une affaire d'amour, donc plus de valeur que de connaissance. Or, pour le philosophe, placer l'amour au dessus de la connaissance, c'est trahir sa ferveur ou son amour pour la connaissance et, finalement, pour la vérité, c'est-à-dire la réalité...
(glané sur http://www.fadoqmtl.org/?DCADB74B-9BE5-41BB-B412-07F007BF74CC)
[C – Un billet pastoral)
Chacun sa vie, chacun son style, chacun ses rêves, chacun ses problèmes, chacun son idéal, chacun sa différence, chacun ses goûts, et chacun le sait : les goûts et les couleurs ne se discutent pas...
Ces « chacun » : nous en sommes bien friands. Peut-être, est-ce une façon de courir après un vent de liberté ? Une manière de s'exprimer, d'affirmer sa personnalité dans un monde anonyme ? Ou tout simplement un moyen de reconnaître que j'existe ?
Choisir, zapper, prendre, laisser, expérimenter, deviennent des mots très prisés dans cette ère du « chacun » où ce que je ressens occupe tant de place. Chacun construit ses valeurs, sa façon de vivre, ses opinions et chacun respecte les choix et positions de chacun, tolérance oblige. Et combien de fois n'entendons-nous pas : « à chacun sa vérité » ?
A chacun sa vérité: un refrain à la mode, pratique, rassurant, flou...
- Pratique : ce refrain évite la confrontation des idées, des croyances, et peut-être dans certains cas des conflits. « Je te respecte; tu me respectes. C'est O.K. N'en parlons plus.»
Nous craignons tellement que quelqu'un ne passe en un clin d'oeil d'un je suis convaincu à un vous devez croire et agir comme moi que nous développons de la méfiance vis à vis des convictions et d'un dialogue autour d'elles. Face à une personne qui a de fortes convictions, certains réagissent parfois avec des réflexions telles que : Tu n'es pas tolérant. Tu n'es pas ouvert. D'autres s'étonnent : C'est rare de voir des jeunes croyants comme toi. Pourtant, t'es ouverte... En fait, on oublie parfois cette distinction : les convictions concernent nous-mêmes, tandis que la tolérance intervient dans la relation avec notre prochain.
Ainsi, ce n'est pas le fait d'avoir des convictions, ni même d'y être attaché, qui est en cause, mais bien notre attitude vis à vis de celui qui pense différemment. Et nous ne sommes peut-être pas aussi tolérants que nous aimons le prétendre ! Un hebdomadaire constatait dans un tout autre domaine que le religieux : la tolérance se pratique à distance, c'est-à-dire quand nous ne sommes pas directement concernés. Nous avons probablement tous du chemin à faire dans le respect de l'autre, de ses manières de penser, d'agir, de ses opinions, bref dans la tolérance et surtout dans l'amour, la douceur et la patience.
- Rassurant : ce refrain laisse croire que chacun a raison à sa manière. Mais est-ce possible ?
Plus que l'incroyance, c'est en effet la disponibilité des jeunes à l'égard de toutes sortes de croyances qui frappe aujourd'hui, explique Danièle Hervieu-Léger, sociologue. Certains fabriquent leurs propres systèmes de croyances en prenant ce qui les intéresse et leur semble juste dans une religion ou l'autre. La démarche devient très personnelle, et beaucoup n'envisagent même plus que la vérité puisse être universelle.
Tu as trouvé ta voie, c'est bien pour ta vie. C'est ta vérité, affirme l’une. Mais, réplique l’autre, si je ne croyais pas que c'est la seule vérité, c'est que je ne serais pas vraiment convaincue. Simple bon sens ?
Les principales religions ne s'accordent pas, même sur l'essentiel. Le Christianisme, le Judaïsme, et l'Islam présentent un seul Dieu, l'Hindouisme compte 330 millions de dieux, paraît-il, et le Bouddhisme ne laisse pas de place pour un Dieu suprême. Pour les uns, l'espérance après la mort est une vie auprès de Dieu ; pour d'autres, une autre vie sur la terre, ou une fusion avec le dieu, ou encore le néant. Sans souligner d'autres points de divergence, et même d'incompatibilité.
Logiquement parlant, toutes les religions ne peuvent pas mener à Dieu.
Pas très rassurant comme constat ? Oui et non.
En effet, si toutes les croyances se révélaient exactes, nous vivrions dans un chaos indescriptible, sans parler de l'au-delà, et cela n'a rien de sécurisant. Par contre, je ne peux pas me reposer sur un C'est ma vérité. Cela me convient. En fait, je suis amené à me demander: Qu'est-ce que je crois vraiment ? Ce que je crois, est-ce vrai ?
- Flou : Selon Danièle Hervieu-Léger, les croyances flottent, elles s'expriment de façon incertaine, sur le mode du probable ou du possible : je crois à quelque chose, mais je ne sais pas à quoi.
(inspiré de Marie-Christine FAVE permanente au Foyer Evangélique Universitaire de Grenoble)
CREER : ART ET VERITE
PETITES CONFERENCES DE CARÊME
du Père Vincent-Paul TOCCOLI
Dimanche 18 mars 2007
4. Créer : art et vérité ?
Avertissement : j’ai butiné et glané ce qui suit, sauf la finale, en surfant sur le web. Comme une abeille en ses jardins, j’en ai fait mon miel, m’y retrouvant assez pour n’avoir pas à ré écrire ce qui était le plus souvent parfaitement exprimé... à mon goût ! Je me suis seulement permis d’ajuster mes moissons à mes besoins...
Depuis le 19ème siècle, marqué notamment par les œuvres de Hegel et de Schopenhauer, les philosophes ont bien continué à réfléchir sur l'Art, mais aucune « philosophie de l'Art », dans l'acception radicale et systématique du terme, n'a vu le jour. Quelles peuvent être les exigences de cohérence conceptuelle et de rigueur qui caractérisent l'« argumentation philosophique » en la matière ?
Ces exigences conduisent alors non seulement à dissiper une quantité de malentendus (dont la trop fameuse notion du « message », avec ses variantes), mais encore à discuter les relations si paradoxales entre l'« art » et la « vérité », et à développer des idées novatrices quant à (1) l'affectivité, à (2) l'inconscient et à (3) l'imaginaire. Toujours l'argumentation repose sur une ample documentation et sur nombre de références aux analyses des spécialistes de l'esthétique, ce qui permet à la fois d'illustrer les idées par une large gamme d'exemples et de garantir la pertinence des commentaires au regard des œuvres citées.
Cette philosophie de l'art ne peut que s'adresser à un public très étendu, pourvu que celui-ci accepte d'enrichir son goût intuitif pour les arts ou son érudition de spécialiste avec les ressources de la raison pensante en philosophie. L'interdisciplinarité, en outre, a tout à y gagner, car par cette dernière peuvent être traitées des questions majeures de la condition humaine.
En fait, l'expérience unique de l'artiste, vivant d'expérimentations, d'abstractions et d'intuitions le conduit à passer des étapes de lisibilités et de jugements de moins en moins personnelles. Il n'a plus la notion de bien/mal ou beau/laid car ce qu'il vit est au-delà d'une communication ordinaire : il absorbe et compresse par ses sens une réalité vécue habituellement comme des notions d'objets et de rapports tangibles. Or l'artiste travaille justement dans (1) l'illimité, (2) le potentiel et (3) l'indescriptible. Il est porté à avoir une action de plus en plus directe (passées les étapes d'apprentissages et d'essais techniques…), qui le pousse à continuer une recherche encore innommable.
Mais la perception d'une œuvre d'art est souvent une leçon donnée et perçue directement en nous. (Le vrai du faux est conditionné par un niveau d'intuition ressentie et donc surtout comme un point de rupture avec le quotidien). Le facteur esthétique est souvent un élément confondu avec l'œuvre. Notre œil est habitué à une proportion et à des constanteshumains, mais l'œuvre n'est pas faite pour être belle (on parlera alors de graphismes), mais pour trouver un point de rencontre entre ce que l'artiste a perçu comme une existence réelle possible, et le quotidien. Elle est comme un tunnel emportant nos pensées. d'équilibre communes aux
En soi tout est beau, et le jugement disparaît.
Une des premières formes de représentation, l'art rupestre (époque préhistorique) a sans doute été, à la fois la représentation iconique d'animaux, mais a certainement possédé aussi, une dimension magique, chamanique voire sacrée. Dès lors, l'art transcendait la réalité, et rendait compte de sa dimension spirituelle alors que le quotidien était risqué et pénible, basé sur la nécessité de chasser, se protéger et survivre. L'art apparaît dès l'aube de l'humanité qui déposa une représentation sur les parois des cavernes, sacralisa les événements, et aida l'homme à survivre, en transcendant sa pensée et ses besoins vitaux.
Les Arts de la représentation furent souvent mis au service de l'Église, devenant plus ou moins une sorte d'art officiel. La vitalité débridée du gospel états-unien est à la base des musiques populaires modernes. Les rapports entre l'Art et la magnification du réel et le sacré n'ont cessé de nourrir les préoccupations de certains artistes (les Nabis, Raza et ses mandalas). L'Art lui même est souvent un objet de culte, devant l'effacement de la notion du sacré en Occident. La Joconde de Léonard de Vinci en est un exemple tout comme les Nymphéas de Monet à l'Orangerie devant lesquelles les foules de visiteurs se recueillent et la Marylin ou le Elvis de Andy Warhol, icônes de la modernité. À Paris, Londres, Barcelone ou New York, les musées ou centres d'art (MOMA, Beaubourg, Tate Gallery…) deviennent des bâtiments-clés pour les villes phares du monde moderne occidental et peuvent être comparés à de nouveaux temples, pour d'autres communions.
Depuis, les différentes formes d’art pour l'art concrétisent toute forme de médiations : médiations entre l’homme et la nature, entre l’homme et ses semblables, voire entre l'homme et Dieu ou d'autres formes de sacré (voir http://arts-cultures.cef.fr/). Ces médiations artistiques dépassent et transcendent tous les problèmes de la connaissance du monde. L’étude des phénomènes physiques et l’évolution des technologies y jouent un rôle important, puisqu’elles influencent souvent les outils de création. Une expérimentation artistique, parallèle à l’expérimentation scientifique, vient ainsi fonder l’élaboration d’une nouvelle esthétique, soutenue par la place croissante des techniques dans la vie quotidienne.
L'art pourrait donc servir à reproduire des concepts éternels conçus ou imaginés par la seule contemplation. L'origine de l'art provient bien de la connaissance des idées et des choses, mais transcende cette connaissance pour la présenter autrement, devenant de ce fait représentation. Si tant est que l'art se fixe des objectifs (ce qui va bien sûr contre sa nature), un des buts marquants de l'art serait donc de communiquer la connaissance profonde acquise non seulement par les sens, mais aussi par l'esprit. L'art de pure imitation sera toujours très loin du vrai : l'œuvre ne peut être aussi belle que la chose réelle ; elle est d'un autre ordre, et n'en saisira jamais qu'une toute petite partie. L'imitation de la nature ne traduit jamais son niveau de beauté, cependant que la représentation artistique dévoile un absolu propre à l'artiste, une vérité de notre espace naturel et inimitable puisque personnel.
Si donc un certain art est silencieux, ce silence ne paraît pas insurmontable puisque l'art est nécessairement et toujours déjà langage, ce qui signifie, qu'en fin de compte, il ne peut jamais être silencieux au sens où, par exemple, un rocher ou un beau paysage est silencieux. Comme tout langage, et idéalement, l'art tend à la vérité, mais à sa façon. Ceci vaut d'abord et clairement des arts du verbe (œuvre littéraire) : poésie, chant, contes, épopées, etc... qui constituent le langage comme art. Mais ceci vaut également de n'importe quel art considéré précisément comme langage. La vérité dont il sera question est la vérité visée par l'art et non la vérité des jugements esthétiques sur l'art ou sur le beau dont on a dit : « De gustibus coloribusque non disputandum ».
Et si sont utilisés les termes " art ", " langage ", " vérité ", il sera toujours de bonne méthode de les circonscrire. Par " art ", entendons un " faire ", un " produire ", un " créer " qui se situe dans un système de communication spécifique entre l'artiste et ses destinataires. L'œuvre d'art n'est donc pas un objet autonome, simplement là et autosuffisant. Elle est au contraire un phénomène ressortissant à un système communicatif particulier dans lequel elle remplit la fonction de transmettre un message voulu par son créateur. En dehors de ce système, il n'y a plus d'œuvre d'art mais seulement, par exemple, une toile coloriée, un morceau de bois ou de métal ayant une certaine configuration Le système en question est le suivant : " création esthétique ", " œuvre d'art ", " perception esthétique ", ou encore " le procès du faire esthétique ", " la structure ".
Habermas dégage alors les universaux pragmatiques ou de l'acte de parole vue de la communication suivante : Pour que la communication soit une communication, il faut et il suffit qu'il y ait :
- Intersubjectivité et les mots correspondants (je, tu, nous) ;
- Un objet au sujet duquel le locuteur et l’auditeur communiquent ;
- Prétention à atteindre la vérité ;
- Prétention à observer des normes linguistiques (par exemple je promets, je m'engage à...). Dans ce contexte, la vérité est à comprendre ici comme l'une des quatre conditions de possibilité de toute communication, en particulier de la communication argumentative. L'art comme vérité, ceci est une conséquence du fait que l'art suppose toujours déjà un discours projet du créateur. Ce discours est un dialogue et donc une communication.
Ainsi si nous prenons l'exemple d'une nature morte, qui finalement ne représente que des objets qui dans la réalité quotidienne ne présentent aucun caractère spécifique qui puisse nous procurer une satisfaction esthétique, ces objets représentés se mettent soudain à exister d'un autre manière, ils ne sont plus ce qu'ils sont habituellement, ils sont plus que ce qu'ils sont habituellement. De ce point de vue il nous est permis d'affirmer avec Henri Bergson le rapport étroit qui unit l'Art et la Philosophie :
"La philosophie n'est pas l'art, mais elle a avec l'art de profondes affinités. Qu'est-ce que l'artiste ? C'est un homme qui voit mieux que les autres car il regarde la réalité nue et sans voiles. Voir avec des yeux de peintre, c'est voir mieux que le commun des mortels. Lorsque nous regardons un objet, d'habitude, nous ne le voyons pas, parce que ce que nous voyons, ce sont des conventions interposées entre l'objet et nous ; ce que nous voyons, ce sont des signes conventionnels qui nous permettent de reconnaître l'objet et de le distinguer pratiquement d'un autre, pour la commodité la vie. Mais celui qui mettra le feu à toutes ces conventions, celui qui méprisera l'usage pratique et les commodités de la vie et s'efforcera de voir directement la réalité même, sans rien interposer entre elle et lui, celui-là sera un artiste. Mais ce sera aussi un philosophe, avec cette différence que la philosophie s'adresse moins aux objets extérieurs qu'à la vie intérieure de l'âme."
Bergson montre effectivement que l'artiste comme le philosophe a un rapport particulier à la vérité, l'artiste est celui qui cherche à voir la réalité "nue et sans voile", c'est-à-dire totalement dégagée des déterminations que nous accolons aux objets du fait même de l'usage que nous en faisons. La question qui se pose à nous maintenant est donc celle de savoir ce qui fait que l'artiste est à ce point capable de nous procurer cette émotion esthétique et de nous mettre face à l'être même des choses par le moyen de la représentation. Cette capacité, c'est ce qu'il faut nommer le génie.
En Finale, que dire de la « création de soi », de l’élaboration de son génie propre, de l’épanouissement en soi d’une perfection dans son ordre : Soyez parfait comme votre Père Céleste est parfait ? Depuis le gnôthi séauton de Delphes (γνωθι σέαυτόν) jusqu’au très cliché « Deviens qui tu es ! » de l’ACO, la mise en place en soi-même de la stature du Christ n’est-elle pas l’idéal que poursuit tout chrétien, dans cette inépuisable Imitation de Jésus-Christ à laquelle est supposé s’adonner notre passage dans cette «Vallée de Larmes » ? (Ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi ! – Ayez en vous les mêmes sentiments qui animaient notre Seigneur Jésus-Christ). (Re)lisons à ce propos les Dix Thèses de Être Chrétien de Hans Küng !... Qu’est-ce qui fait courir vers les déserts du corps et de l’esprit des êtres aussi divers et pourtant si proches l’un de l’autre – ne serait-ce que dans la compagnie des autels ! -, qu’Antoine d’Égypte, Simon de Syrie, Benoît de Nursie, Elisabeth von Bingen, Jean de la Croix et Thérèse d’Avila, et plus près de nous, le Père de Foucauld ? La vérité commence peut-être dans l’art d’être soi-même - ou de tendre à le devenir -, l’ « image visible du Dieu invisible » !
Faire de sa vie une œuvre d’art, c’est découvrir la vérité de soi ! Et s’il est vrai que l’homme fut créé au temps des étoiles, sa vérité ne peut être que le chef-d’œuvre d’une « Lumière éclairant tout homme venant dans le monde, le comblant de grâce et de vérité ! » (Prologue de Jean)
COMMUNIQUER : VERITE & MEDIAS
du Père Vincent-Paul Toccoli, sdb
3. Dimanche 11 mars 2007
Communiquer : vérité et médias ?
En réalité, toute communication cherche à répondre à l'un ou l’autre, sinon à tous, des objectifs suivants :
• faire passer une information, une connaissance, ou une émotion ;
• créer une norme commune pour se comprendre ;
• créer une relation pour dialoguer fréquemment, ou relancer le dialogue ;
• obtenir une influence pour inciter l'autre à agir selon sa volonté ;
• donner son identité, sa personnalité au tiers, pour être connu.
On parle alors d'enjeux de la communication, liés aux différentes fonctions du message que les linguistes se chargent d’analyser. Prenons par exemple le modèle proposé par Roman Jakobson (1896-1982). Le linguiste russe développe un point de vue centré non plus sur la transmission d'un message, mais sur le message lui même, évitant ainsi les dangers d'instrumentalisation technique - dont relève la philosophie des réseaux. Sans aucune pédanterie, disons que ce modèle est composé de six facteurs. À chacun de ces facteurs est lié une fonction du message, explicitée comme suit par Roman Jakobson. 1. Le destinateur, lié à la fonction expressive du message,
2. Le message, lié à la fonction poétique du message,
3. Le destinataire, lié à la fonction conative du message,
4. Le contexte, l'ensemble des conditions (économiques, sociales et environnementales principalement) extérieures aux messages et qui influence sa compréhension, lié à la fonction référentielle du message,
5. Le code, symbolisme utilisé pour la transmission du message, lié à la fonction métalinguistique du message,
6. Le contact, liaison physique, psychologique et sociologique entre émetteur et récepteur, lié à la fonction phatique du message.
De ces simples considérations, on peut s’interroger sur la « vérité » de ce qu’on peut dire, et naturellement lire ou entendre dans les médias. Oui, comment savoir si ce qu’on lit ou entend est vrai ? demande Michel Volle sur son site (volle.org), le 20 février dernier.
Comment échapper pour le moins aux erreurs, pour le plus aux mensonges ?
Comment ne pas avoir sans cesse l’impression de jouer mon opinion à pile ou face !
Comment s’y retrouver?
Au moyen de son impression personnelle, de son expérience, d’un recoupement avec d'autres lectures, de connaissances "introduites" auprès de milieux "autorisés" ?
Quand on lit un livre sur un sujet dont on n'a pas soi-même une expérience de première main, il faut s'en remettre à son flair : on n'aura jamais la preuve absolue - ni factuelle, ni déductive - de la véracité comme de la pertinence du propos.
Pour autant le lecteur expérimenté n'est pas désarmé : il est difficile de forger un mensonge cohérent de bout en bout et les ficelles qu'utilise un menteur sont visibles.
Tout peut (ne pas) « sonner vrai » et (ne pas) pouvoir franchir victorieusement le seuil de vraisemblance. A-t-on toujours le loisir – le temps et la patience, malgré l’intérêt ! - d’opposer à un propos, une affirmation, une nouvelle – et même à une bonne nouvelle » -, une analyse d'une rigueur comparable ou supérieure.
Les sciences, dit Karl Popper, sont bâties sur des hypothèses provisoires et le caractère scientifique réside dans le fait que les hypothèses n'aient pas été infirmées par l'expérience dans le passé, puissent être infirmées par l'expérience dans le futur. Ne réclamons donc pas à une analyse géopolitique (pas au drame humain qui en est le back ground), à l’énoncé d’une vérité de foi (pas à la conviction capable de transformer toute une vie), à la définition d’une norme morale (pas à la nécessité objective de légiférer en la matière), etc... plus de certitude que ne peut en comporter la théorie scientifique !
« Qu’est-ce que la vérité ? » proclamerons-nous bientôt, dans la liturgie de la Semaine Sainte. Certains, à l’instar de Ponce Pilate, croient manifester la profondeur de leur pensée en déniant toute portée à la notion de vérité. « Je ne sais pas ce que veut dire "vérité", je ne sais pas ce que veut dire "réalité" », disent-ils. Le mot « vérité » a cependant, dans la démarche scientifique qui a elle aussi modelé notre culture, un sens qui nous sert de référence fût-ce confusément.
Avec Karl Popper, on peut distingue trois types de vérité : la vérité du monde, la vérité des faits, la vérité de la théorie.
1) La théorie permet, sauf si l'on commet une erreur, de déduire par un raisonnement certain les conséquences d'une hypothèse (les philosophes nomment cela la vérité apodictique). Cependant la théorie ne dit rien sur la vérité de l'hypothèse qui reste soumise au tribunal de l’expérience (toute théorie scientifique doit être « falsifiable »).
2) Le rapport d’un fait d’observation (durées et dates, distances et lieux, résultats de l'observation et de l'expérimentation) fournit, sauf tromperie, une vérité elle aussi certaine ; mais pour interpréter un tel fait, il faut le situer dans un cadre théorique (vérité conditionnelle ou conditionnée).
3) La vérité du monde, c'est d'être une réalité distincte de la personne qui la connaît. Cette vérité constitue, pour la connaissance, un horizon qui recule à mesure que la connaissance avance d'hypothèse en hypothèse, d'expérience en expérience (vérité matérielle).
Si la vérité factuelle est absolue (dans le cadre de la science, personne ne peut dire que la Terre n’est pas approximativement sphérique, ni que la bataille de Waterloo n’a pas eu lieu le 18 juin 1815), elle ne comporte pas l’interprétation que seule la théorie propose ; et celle-ci, bâtie sur une induction qui généralise une expérience limitée, et donc soumise à un contrôle expérimental qui sera toujours inachevé, est essentiellement hypothétique.
Par ailleurs, dans la richesse du monde, seuls se manifestent à notre attention les faits que nos concepts désignent (les ondes électromagnétiques existent depuis toujours mais les être humains ne les observent et les utilisent que depuis un peu plus d’un siècle). [Je dois à Michel Volle de cadre de référence de ces réflexions]
Dans Commentaire sur la société du spectacle, Guy Debord explique pourquoi il faut se défier des confidences des services de renseignement, dans tous les types de société :
« Celui qui est content d’être dans la confidence n’est guère porté à la critiquer ; ni donc à remarquer que, dans toutes les confidences, la part principale de réalité lui sera toujours cachée. Il connaît, par la bienveillante protection des tricheurs, un peu plus de cartes, mais qui peuvent être fausses ; et jamais la méthode qui dirige et explique le jeu. Il s’identifie donc tout de suite aux manipulateurs, et méprise l’ignorance qu’au fond il partage. Car les bribes d’information que l’on offre à ces familiers de la tyrannie mensongère sont normalement infectées de mensonge, incontrôlables, manipulées. Elles font plaisir pourtant à ceux qui y accèdent, car ils se sentent supérieurs à tous ceux qui ne savent rien. Elles ne valent du reste que pour faire mieux approuver la domination, et jamais pour la comprendre effectivement. Elles constituent le privilège des spectateurs de première classe : ceux qui ont la sottise de croire qu’ils peuvent comprendre quelque chose, non en se servant de ce qu’on leur cache, mais en croyant ce qu’on leur révèle ! »
N’avez-vous jamais vécu cela ? Vous dites franchement et simplement la vérité, ou du moins ce qui vous semble vrai, et le climat se glace, les regards se détournent… Vous publiez un livre sérieux et loyal, ceux qui seraient qualifiés pour en parler se taisent (on vous pillera, mais sans vous citer). Réjouissez-vous donc : tout cela indique que vous avez mis le doigt sur quelque chose d’important.
Mais le silence qui s'organise autour des choses importantes, alors que l’on parle tant de choses futiles, a des inconvénients. Dans un régime qui se réclame de l’idéal démocratique ou évangélique – dans les sociétés civile et ecclésiastique -, le citoyen et le fidèle doit pouvoir entendre la vérité, fût-ce après un délai. Il est normal, sans doute, qu’il existe des secrets d’État, mais ce secret doit après quelques décennies plier devant la recherche historique. (emprunté à Michel Volle)
Communiquer est une affaire de patience et de passion : les deux mots viennent du latin pati = souffrir, mourir.
La vérité ne peut être que le fruit de la mort (voir les assassinats réguliers de journalistes)– et non pas un fruit de mort -,
c’est-à-dire que la vérité est résurrection (chez « nous », le bruit court depuis deux mille ans bientôt que çà s’est passé un matin d’avril à Jérusalem) : elle n’est pas une tombe perdue.
Mais à quel prix !
PS : Si on veut aller plus loin : L’art est un mensonge qui dit la vérité, le journalisme une vérité qui dit un mensonge
(http://virginieluc.blog.lemonde.fr/2005/01/16/2005_01_lart_est_un_men/)
CE QUE LE TEMPS CACHAIT, LA FOI LE VOYAIT...
Basile de Séleucie (?-vers 468), évêque
(Sermon 24 ; PG 85, 282 s, trad. Orval)
à propos de la demande de la Mère de Jacques et Jean, les fils de Zébédée, au moment même où, chez Matthieu, Jésus vient d'annoncer que si on monte à Jérusalem, c’est pour qu'il y soit crucifié ! Et que le 3ème jour,...
Ordonne, dit-elle, que mes deux fils que voici siègent à ta droite et à ta gauche dans ton Royaume !
Veux-tu voir la foi de cette femme ? Eh bien, considère le moment de sa requête... La croix était prête, la Passion imminente, la foule des ennemis déjà en place. Le Maître parle de sa mort, les disciples s'inquiètent : avant même la Passion, ils frémissent à la simple évocation de celle-ci ; ce qu'ils entendent les frappe de stupeur, le trouble les possède. A ce moment même, cette mère se détache du groupe des apôtres, et voilà qu'elle demande le Royaume et réclame un trône pour ses fils.
Que dis-tu, femme ?
Tu entends parler de croix, et tu demandes un trône ?
Il s'agit de la Passion, et tu désires le Royaume ?
Laisse donc les disciples tout à leur crainte et à leur souci du danger.
Mais d'où peut bien te venir de demander cette dignité ?
Qu'est-ce qui, dans ce qui vient d'être dit et fait, te porte à penser au Royaume ?...
-Je vois, dit-elle, la Passion, mais je prévois aussi la Résurrection.
Je vois la croix plantée, et je contemple le ciel ouvert.
Je regarde les clous, mais je vois aussi le trône...
J'ai entendu le Seigneur lui-même dire :
Vous siégerez vous aussi sur douze trônes (Mt 19,28).
Je vois l'avenir avec les yeux de la foi.
Cette femme va jusqu'à devancer, me semble-t-il, les paroles du larron. Lui, sur la croix, prononça cette prière : Souviens-toi de moi dans ton Royaume (Lc 23,42). Avant la croix, elle a pris le Royaume comme objet de sa supplication...
Quel désir perdu dans la vision de l'avenir !
Ce que le temps cachait, la foi le voyait.
FAIRE MEMOIRE : VERITE ET HISTOIRE
du Père Vincent-Paul Toccoli, sdb
2. Dimanche 04 mars 2007
Faire mémoire : vérité et histoire
Faire mémoire est une expression qui fait très vite cliché. Certaines expressions de ce type - proférées souvent spontanément au cours d’un meeting ou d’une interview pour faire pièce -, font carrière pendant quelque temps. Je pense à nos concitoyens providentiels, dont la pâle « bravitude » a persisté beaucoup moins longtemps que le virulent « karscher » - dont je me demande même si je l’écris correctement ! – et qui colle si méchamment aux basques de son promoteur.
Faire mémoire -dans le cadre de l’idéologie chrétienne récupérée par les différentes commémorations profanes et religieuses de ces dernières années -, vient, à n’en pas douter, du fondateur « Faites (cela en) mémoire (de moi) » ! La formule - amputée de ses sujet et objet -, renvoie désormais plus aux divers monuments aux morts de l’Histoire, qu’à la vivante présence du Fils de Dieu ressuscité d’entre les morts ! Quand il disait Prenez et mangez, il le disait dans un présent gnomique, dans lequel, sans s’arrêter de s’écouler sans commencement ni fin, l’éternité transmute l’Histoire en présence : comme l’Esprit dont Jean dit si bien que tu ne sais ni d’où il vient, ni où il va. Et quand le Petit Prince entend : S’il te plaît, apprivoise moi, il rappelle à l’évidence que pour accéder à l’indépendance du temps, il faut d’abord passer par lui, c’est-à-dire par l’exercice patient qui libère du répétitif par et pour la maîtrise.
Nous sommes en harmonie avec le Ceci est un mémorial pour toi et tes fils du Premier Testament : il nous faut transmettre tout ceci à nos enfants, pour ne pas oublier notre histoire et qui est notre Dieu, le Dieu qui nous a fait sortir de l’esclavage et qui nous a choisis... etc., etc.
Cette culture (exercice, disais-je) de la mémoire, seule, est capable de refuser que la mort fasse son travail de dé- liaison et de miser tout sur la pulsion de vie activée ... quand ?... dans le feu des étoiles. Le renard doit l’expliquer au Petit Prince : Moi, je ne mange pas de pain. Le blé est pour moi inutile. Les champs de blé ne me rappellent rien. Et ça, c’est triste. Mais tu as des cheveux couleur d’or. Alors ce sera merveilleux quand tu m’auras apprivoisé ! Le blé qui est doré me fera penser à toi. Et j’aimerai le bruit du vent dans le blé... S’il te plait apprivoise moi !
Le blé survivra au Petit Prince comme au renard, non pas comme blé seulement (car c’est, jusqu’à nouvel ordre, du pain que nous consacrons), mais comme véhicule de la transmission - de renard en renardeau et de Petit Prince en Petit Prince -, d’une présence unique, celle de la vérité de l’Histoire.
Le Jésus des évangiles est mort (on nous le répète à l’envi depuis quelques mois, de la Passion Gibson à la tombe perdue de Cameron, avec force mise en scène débridée et documents archéologiques) : s’il est vrai homme, ce n’est pas étonnant qu’il soit mort. La question est : que sont devenus et le pain de son corps et le vin de son sang ? C’est là, que pour le croyant se joue la « mise » de sa foi, dans sa dimension réaliste. Depuis qu’IL l’a dit et qu’IL a demandé de le transmettre, CE pain et CE vin que JE consacre chaque aujourd’hui SONT VRAIMENT son corps et son sang dans l’économie de SA PAROLE qui lie mystérieusement le temps de l’Histoire à la vérité de l’éternité qui est le « temps » de Dieu. Bien sûr que c’est indémontrable, « quia absurdum » !
C’est l’affirmation que l’homme n’a pas épuisé d’expérimenter les modes de présence à sa disposition, et qu’il ne lui faut pas confondre com mémoration (le monument aux morts) et re mémoration (la messe) : ce pain et ce vin ne sont pas des objets transitionnels (D.W.Winnicot), des leurres « pour faire croire » (voir l’Avenir d’une illusion, de S.Freud), des produits de remplacements, des ersatz. Il n’ont qu’une « simple » valeur symbolique (le mot « symbolique » a perdu de sa charge, malheureusement : on parle du « franc/€ symbolique !) : ce pain et ce vin sont « sacramentaires », ils produisent ce qu’ils signifient. La vérité de leur histoire et l’histoire de leur vérité constituent en « coïncidence » la permanence de leur signification divine : le corps et le sang du Christ ressuscité.
Tout le monde est-il appelé à croire cela ? Oui !
Tout le monde peut-il le croire ? Non ! Seulement ceux à qui « mon Père l’a révélé et ‘donné’ ! »
L’esprit souffle, etc. etc. Le chrétien dit : A la Pentecôte, la Puissance qui était prérogative de Yahvé jusque-là est donnée à tous les hommes : ce qui appartenait à l’Unique est désormais répandu sur tous. Mais libre à chacun (up to him) de considérer la chose comme possible et de « pratiquer » cette foi. (Pas le monument aux morts, je le répète ! Mais mon avenir avec – le Fils de – Dieu).
Si je « mange et je bois », je deviens mémoire à mon tour, c’est-à-dire, j’institue ma vérité dans la vérité du Christ « qui est à Dieu », mon histoire dans la sienne, et donc mon présent dans son éternité. Physiquement : c’est pourquoi, la résurrection des corps est le corollaire de la messe. CQFD !
Et pourquoi le blé et la vigne ? Parce que Jésus n’a pas vécu en Alaska, mais en Méditerranée ! Et fini l’agneau, fini le rite, fini l’esclavage de l’Histoire : Il s’institue lui-même culte. Seul Dieu peut se permettre d’être « the Great Pretender » ! « Faites cela en mémoire de moi ! » (Lc 22,19)
Cela veut dire : si et quand vous le faites, vous et moi sommes ensemble : et dans l’Histoire où vous vous trouvez encore, et déjà ans l’éternité où je me trouve (à vous préparer ma place !).
Mais nous savons que le moût doit fermenter et que la pâte doit monter : dans le temps, il faut faire avec le temps. Croître en sagesse et en force devant Dieu et devant les hommes : c’est toute l’occupation de l’enfant de Nazareth. Jérusalem viendra bien toujours assez tôt !
Alors bien sûr, les civilisations, les cultures, l’Église, les États : toute le monde est tombé dans l’ornière plus souvent qu’à son tour : Vérité et Histoire ont été instrumentalisées, fétichisées, manipulées, dévoyées, « diktatisées », et même obscénisées et continuent de l’être !
La mémoire de l’homme, multiple et in(dé ?)finie – physico sensitive, psychologique et même spirituelle -, à été soumise à tous les régimes nutritionnels imaginables, jusqu’ici !
Les neurotransmetteurs, l’inconscient et l’âme ne cessent de s’entrechoquer entre recherche de la vérité et dérives du relativisme (thème cher au pape Benoît !).
Pourtant la vérité ne s’assène pas à coups d’affirmations, de condamnations ou d’expertises scientifiques ! Nous n’avons accès à la vérité de notre histoire - celles des hommes entre eux et celle des hommes avec leur(s) dieu(x) -, qu’avec une mémoire blessée que nous essayons de soigner avec force rites, arts et mythes. Sans oublier la grâce, qui, d’où qu’elle vienne, « aide à notre faiblesse » !
Si d’après Jean, la vérité rend libre, il nous restera toujours à la mesurer à une herméneutique de l’Histoire, en n’oubliant pas que depuis certain jour d’avril, la vérité est une personne qui nous a précédés dans l’Histoire de Dieu.






