01. Novembre 2008
LA MEMOIRE PRESENTE
Juste, pour mémoire, quelques méditations… & quelques images…
L'oubli est la condition indispensable de la mémoire.
Alfred Jarry (Extrait de Le Périple de la littérature et de l'art)
Il faut rêver à haute voix,
il faut chanter jusqu'à ce que le chant s'enracine, tronc, branches, oiseaux, astres,
chanter jusqu'à ce que le chant engendre et que sourde de la côte du dormeur
l'épi rouge de la résurrection,
l'eau de la femme,
la source pour boire et se voir et se reconnaître et se reprendre,
la source pour se savoir homme,
l'eau qui se parle à elle-même dans la nuit et nous nomme de notre nom …
la vie et la mort ne sont pas des mondes contraires,
nous sommes une seule tige avec deux fleurs jumelles,
il faut désenterrer la parole perdue, rêver vers l'intérieur vers l'extérieur,
déchiffrer le tatouage de la nuit et regarder midi dans les yeux, lui arracher son masque,
se baigner dans le soleil et manger les fruits de la nuit,
épeler l'écriture de l'étoile et du fleuve,
écouter ce que disent le sang et la marée, la terre et le corps,
revenir au point de départ …
Octavio Paz
Prix Nobel de littérature 1990
"La Jarre Cassée", dans « Liberté sur parole »
L'un des avatars philologiques du mot "dolor", en terre gallo-romane, est d'avoir à désigner la douleur et le deuil, selon que l'articulait la langue d'oc ou la langue d'oil ! La peine éprouvée et la peine signalée ! Ainsi, le deuil renvoie à la douleur qu'il montre, et essentiellement une douleur de (devoir) perdre. Etre en deuil, c'est avoir douloureusement perdu : porter le deuil, c'est l'indiquer aux autres. En revanche, faire son deuil de quelque chose ou de quelqu'un, c'est (finir) par y renoncer, avec un assentiment de la volonté, quelque douloureuse que soit la perte, en quelque peine qu'ait coûtée la décision de s'en détacher !
"Devoir se résigner à perdre", subir, - et d'autant plus douloureusement, - le deuil, c'est qu'on a été "surpris" sans y être préparé, ou qu'on n'a pas su/voulu reconnaître ses signes avant-coureurs. Se propage alors autour de lui une atmosphère d'injustice diffuse (plainte contre X", comme un sentiment de fatalité avec relents de déception (on était persuadé que cela n'arrive qu'aux autres). Le deuil n'est plus que le constat d'une effraction imméritée, d'un événement fatal, d'une erreur du destin : incapable de confesser son impréparation, chacun (se) doit d'accuser le sort !
Payer ses facture dès réception, faire réviser régulièrement sa voiture … ou son cœur, réserver à temps un titre de voyage ou une chambre d'hôtel … est une affaire de discipline personnelle : si le deuil se transforme en signe de mon laisser-aller ou de mon imprévoyance, il ne pourra être vécu que "négativement", c'est-à-dire avec du regret, du remords et de la mauvaise conscience. Il muera vite en lamentation et en auto-dé-responsabilisation : en "partant", l'autre "m'abandonne" ! Et si je reste seul, c'est de sa faute ! Regretter l'autre, alors, c'est d'abord "lui" en vouloir des liens que "nous" avons tissés avec lui !

Accompagner celui qui part, m'offre enfin l'occasion de me demander si je sais, - si j'ai appris à, - cultiver en moi, au cours de mon existence quotidienne, qu'il me faut (c'est même mon intérêt !), par nécessité vitale, me détacher, me libérer, me dépouiller en permanence de tout ce que j'accumule, emmagasine et possède, de tout ce dont je "dispose", tant au plan matériel, qu'affectif et spirituel (père, mère, frères et sœurs, famille, mari, épouse, enfants, amis ; ainsi qu'amour, tendresse, certitudes, croyances) … Me faire à cette idée, m'y entraîner : trancher délibérément, pour ne pas me retrouver, un jour (demain, tout à l'heure …) défait, pillé, violé ! Vivre fondamentalement convaincu que je suis né nu, et que je m'en retournerai nécessairement nu, qu'il n'y a aucune raison de ne pas utiliser tout ce dont j'ai besoin et tous mes dons … mais avec la distance intérieure qui me gardera toujours de tomber sous leur dépendance, une distance susceptible d'établir entre moi et le monde, - tout le monde !-, entre moi et la création, - toute la création ! -, entre moi et tous les objets de culture, - toute la culture ! - … la différence fondamentale qui me constitue dans la liberté et signifie que bée un abîme incommensurable entre ce que je suis et ce que j'ai ! Tâche première et toujours ultime de n'exister qu'en fonction de la vie et non de ses aléas ! Si je ne constate pas en moi, profondément ancrée, implantée, enracinée, ou si je n'ai pas acquis, - quel qu'en fût le biais, - cette "évidence de base" que rien ne tient en dehors de la vie, … j'aurai besoin de difficulté (pour ne pas dire brutalement que je serai parfaitement incapable,) à aider un autre, cet autre que j'accompagne, (mon alter ego, mon autre moi-même, "moi autre") : faire le deuil, tout bien considéré, consiste à ré-intégrer l'origine, en re-trouvant l'intégrité prim-ordiale.

Vécu de la sorte, le deuil provoque des retombées positives, dont la première est le marquage de mon autonomie. Il n'exclut nullement la peine, mais la tristesse ; il ne dispense pas de hurler : mais un temps seulement. Mais il fait articuler des paroles qu'un cœur captif croira, et de bonne foi, irrévérencieux, voire scandaleux, comme celle de devoir convenir sans m'effondrer de désespoir, que sans sa mère ou son père, que sans son mari ou sa femme, etc. on peut vivre fort bien, mais "autrement". Mais porter sa tristesse en bandoulière et ne plus cesser de pleurer, tout cela prouve, - en plus de la peine, - que notre "attachement" nous "ligotait", en fait, à une vie que nous avions cru "nôtre", alors qu'elle appartenant à un autre : le temps s'est arrêté au moment de la perte. Et perdant l'autre, nous perdons tout, c'est que nous ne vivions pas depuis bien avant la perte ! Cela rend un son terrible : c'est pourtant la seule vérité. Mais juger cette réflexion étrange, inhumaine, fausse, ne serait-ce qu'excessive, c'est n'être pas prêt à faire jamais le deuil de qui que ce soit !
Rester libre vis-à-vis de ceux qu'on aime et qui vous aiment, - se libérer d'eux, s'il le faut, - est une condition pour continuer à les aimer. N'être pas toujours prêt à se détacher d'eux (partir, laisser, quitter …), c'est exclure d'être jamais libre. C'est n'avoir jamais perçu la voix d'une volonté plus grande, d'une raison plus haute, d'un amour plus fort : toutes les décisions ne s'originent pas dans la chair et le sang. Il se trouve que chacun/chacune est le fils/la fille d'un père (cet homme-là) et d'une mère (cette femme-là), et les remercie pour le don d'une vie reçue. Mais en dépit de toute cette reconnaissance, et la façon dont les parents aiment leurs enfants les entrave dans la conquête de leur autonomie et de leur liberté, "cet" amour est mauvais, intolérable, inadmissible. Si l'amour est nécessaire, il n'est jamais suffisant !

Il est préférable pour mener une vie sainement libre, de renoncer à ce qui peut paraître important, - et qui l'est indéniablement souvent, - pour ne retenir que ce qui peut être reconnu comme l'absolu nécessaire. La pratique de la vie seule montrera, - comme pour un nécessaire de voyage, - que cela se réduit à "peu de choses" : un ou deux visages indélébilement mémorisés, une voix ou un air, une couleur, un paysage entrevu lors d'un voyage. L'odeur chaude d'une brioche, la pluie sur le carreau un jour de grippe, un livre, peut-être … le tout em-baluchonné dans une ou deux certitudes bien solides ! Tout est vie, tout peut devenir de l'être, si je le devine : on est ce que l'on est devenu. C'est, dans le temps, cette mémoire vive ! Chacun en a connu, des personnes, des lieux, des expériences, et la mémoire même qu'il en a, a transformé son être propre : il ne peut même plus se comprendre lui-même, sans tout ce et tous ceux qui l'ont fait, en déplaçant en lui une bascule ontologique. Il est capable alors de passer d'un état de son être à un autre état, accompagné lui-même en ce passage, par celui qu'il accompagnait à finir sa tranchée …

On se sépare aussi sur les chemins de compassion. L'accompagnant dit alors : "Tu sais, si j'avais la parole, n'oublie pas que la tienne résonnait sans arrêt au fond de moi. Et je sais que la mienne était souvent en fait l'écho de ta propre parole. Peut-être ne faisions-nous que compatir l'un avec l'autre, nous passant la parole, comme un bâton de pèlerin … Vois-tu, j'ai cru souvent me parler à moi-même, à l'autre en moi, me souhaitant pour ma tranchée la même résolution de présence, de paix et de silence. Ce doit être quelque chose comme çà le courage ! Je me suis souvent vu partir avec toi, n'attendant rien et tout, ne sachant plus très bien, mais disposé à cadencer mon souffle au rythme du tien. Souvent aussi j'ai cru entendre entre nous vibrer comme un frisson, peut-être parce qu'une porte, "là-bas", s'était ouverte …". L'accompagnant dit alors : "Je vois sur la grand'table la lourde nappe dépliée, achalandée par Dieu sait quels greniers comblés, opulente de Dieu sait quels secrets ! Je vais approcher des places réservées : je voudrais voir la mienne … depuis ici déjà …" L'accompagnant dit alors :

"Enseigne-moi les sutures du tracé minutieux des nouvelles frontières : plus tu t'avances vers là-bas, et moins je suis, et je chancelle. En prenant du champ devant moi, tu éclaires ce dont je ne me doute même pas encore ! Il faut donc nous quitter pour nous voir "autres" !
Je garderai, le temps qu'il faudra, ma lampe allumée. Je ne la laisserai pas se consumer en vain : je crois que j'ai appris l'économie, pas l'avarice. Je veillerai sans gaspiller mes réserves. Je planterai ma lumière comme un fanal sur la tranchée. Quand l'alter et l'ego s'apercevront qu'il (n') est (plus) temps, ils se démettront même de leur compassion, pour s'en remettre, en-fin, à la miséricorde et célébrer la vie !".
Vincent-Paul Toccoli,
in Finale de Petit Traité de la compassion