Je laisse
la place et m’associe à cette lettre qu’adressent deux
journalistes français à Steven Spielberg, qui vient d’accepter d’être
le conseiller
artistique des cérémonies d’ouverture et de clôture des Jeux
Olympiques, Pékin
2008.

 

Cher Steven
Spielberg,

Vous venez d'accepter
d'être le
conseiller artistique des cérémonies d'ouverture et de clôture des Jeux
olympiques qui se dérouleront à Pékin en 2008. Connaissant votre
attachement à
la liberté d'expression, nous souhaitons vous faire part de notre
étonnement. A
la veille du 17e anniversaire du massacre de la place Tiananmen, le 4
juin
1989, la situation des droits de l'homme en Chine reste exécrable. Ces
Jeux
olympiques de Pékin risquent de se dérouler dans un climat de
répression et de
censure, même si les autorités chinoises promettent une fête de la
liberté.

La Chine populaire a
connu, au
cours des deux dernières décennies, des changements considérables. Mais
le
Parti communiste chinois n'a pas renoncé à son emprise sur le pouvoir
et les
voix dissidentes sont toujours réprimées. Pour mieux comprendre la
situation
des exclus du "miracle chinois", nous nous sommes récemment rendus en
Chine et au Tibet. Certes les atrocités de la "révolution culturelle"
ont été réparées, mais le peuple tibétain, par exemple, vit toujours
sous le
contrôle policier de la Chine, considérée par les habitants comme une
puissance
occupante.

En tant que
conseiller artistique
des prochains Jeux olympiques, il vous faudra évoquer l'histoire
millénaire de
la Chine. Comment témoigner de cette épopée sans parler des morts qui
jonchent
le chemin parcouru ces cinquante dernières années ? Comment magnifier
Pékin et
ses monuments sans rendre hommage aux étudiants tués sur la place
Tiananmen ?

Jamais Pékin n'a
exprimé le
moindre regret concernant le massacre de civils réclamant la
démocratie. Les
familles des victimes sont harcelées par la police. Et il y a fort à
parier
que, pendant les Jeux, les mères des étudiants de Tiananmen seront
placées en
résidence surveillée pour les empêcher de rencontrer les journalistes
étrangers.

Vous avez expliqué à
Pékin que,
pour vous, les Jeux olympiques étaient une "occasion de donner au monde
un
goût de paix, d'amitié, de coopération et de compréhension". Mais les
autorités chinoises vous ont-elles garanti que les droits de l'homme
seraient
respectés pendant les Jeux ? Récemment, le gouvernement a censuré des
stars
internationales, comme les Rolling Stones, et les oeuvres d'art
contemporaines
de Gao Qiang et de Huang Rui. Un autre artiste, Wu Wenjian, a passé
huit ans en
prison pour avoir manifesté en faveur de réformes démocratiques en
1989. En
Chine, les "gens aiment oublier, a-t-il récemment rappelé, mais le rôle
des artistes est d'empêcher ces oublis. Même lorsqu'on nous en empêche".

Avec la Liste de
Schindler, vous
avez montré combien il était important de faire vivre les héros
discrets de
l'histoire. Or, en Chine, ces défenseurs de la liberté d'expression et
de
création sont mis au ban de la société.

Par cette lettre,
nous souhaitons
simplement vous alerter et entamer un dialogue alors qu'il reste moins
de 800
jours avant la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques.

 

LE MONDE
| 25.05.06 | 14h09

 

Signé

Robert
Ménard, secrétaire général de Reporters sans frontières.

Patrick
Poivre d'Arvor, journaliste.

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