AGIR : A CHACUN SA VERITE
PETITES CONFERENCES DE CARÊME
du Père Vincent-Paul TOCCOLI
5. Agir : à chacun sa vérité ?
Double avertissement :
- pour cette dernière intervention avant Pâques : un rap (A), une leçon de philo (B), un billet pastoral(C) : tous trois glanés sur le web.
- l’ensemble doit se lire à la suite, en « sautant » les sous-titres A,B & C qui ne sont qu’indicatifs des emprunts)
[A – Un rap : Chantez au Seigneur un chant nouveau... (Ps 98)]
Refrain :
Chacun son paradis, chacun sa vérité
Personne ne peut te dicter ce que tu dois penser
Chacun par sa propre lumière est guidé
Ne laisse personne te dire pour qui marcher !
- Musulmans, Bouddhistes ou Catholiques peu importe
Ton rang, ta race ou ton éthique
Tout le monde prend quelque chose de concret ou mystique
Chacun à son étoile, réelle ou bien magique
Qu'est-ce qui nous motive à part la gloire et le fric
Une question pour le moins classée, pure métaphysique
Well, il y a autant de Dieux que de fanatiques !
(au Refrain)
- Il suffit de croire en soi
La vie n'a rien d'autre de ce que l'on en fait ici bas
Pas de business sans casse
Pas de loi sans malfrats
Dix ans passés, je remercie Jah (1) d'être encore là
Mais comment avancer sans son ami de bonne foi
Comment exister sans quelqu'un qui croit en toi
Même si à la finale, tu te sens seul au combat
Sache qu'il y a toujours quelqu'un qui comptera sur toi !
(au Refrain)
- Et yo
Ça y est je crois que je me fixe
Je construis ma vie à coups de textes et de mixes
J'avance à ma façon, en évitant les rixes
Je me sens pousser les ailes un peu comme celle d'un phoenix !
Laisse-moi booster mon dernier lyrics
Et si ça vexe
Certains quand j'explose les idées sans aucun complexe
Je fais ce que Luther King ni encore un Malcom X
Mais j'ai des paroles pour toutes les races, tous les sexes
(au Refrain)
(1) Comme souvent dans le rap, un cri jaillit. Lutte pour la justice. On rappellera que Jah est le nom que l'on donne à Dieu dans le rastafari (reggae), et qu'il vient de l'hébreu Yah (=YHWH). La thématique de la foi est omniprésente dans le rap... Chacun sa vérité. Jusqu'où pousser cette idée ?
[B – La Leçon de philo]
- Si toute vérité est susceptible de se réduire au point de vue de tout un chacun, qu'en est-il du sens même de la philosophie qui se définit par la recherche de la vérité, une même vérité autour de laquelle tous les esprits en droit et en fait, seraient susceptibles de s'accorder ?
- Y a-t-il une possibilité d'accorder une vérité hypothétique que tout un chacun revendique confusément, avec la fin ultime de vérité universelle que la philosophie se fixe, au risque de se perdre elle-même si cette fin n'est pas comprise par les hommes auxquels elle s'adresse ?
S'il est vrai que le philosophe recherche la vérité, différentes manières de procéder sont envisageables suivant qu'on se place ex parte objecti ou ex parte subjecti.
- La vérité peut être recherchée du côté de l'objet comme dans la philosophie antique et médiévale. Est vrai par exemple ce qui exprime l'adéquation de notre intelligence (connaissante) à l'objet ou la réalité (connaissable en droit et/ou en fait). La définition thomiste de la vérité s'énonçant ainsi: veritas est adequatio rei et intellectus.
- A l'inverse, la vérité peut être recherchée du côté du sujet (perspective de philosophie moderne). Ici notre connaissance pour objective qu'elle puisse être, dérive d'un sujet (perspective kantienne). Ou encore, toute connaissance commence par la découverte de notre subjectivité (cogito cartésien).
Postuler avec Protagoras que l'homme est la mesure de toutes choses, et que sur un même problème il est légitime d'énoncer une thèse aussi bien que sa contradictoire?
Ce faisant, la sophistique confond l'être et les apparences, le vrai et le vraisemblable, l'opinion (contradictoire, subjective, relative, contingente et indéterminée) avec l'idée (objective et dont la dimension universaliste et impersonnelle fait tout le sens).
Où se cache donc le vice : Ce qui est valable ou vrai pour l'un ne l'est pas forcément pour un autre. La vérité serait donc subjective ?
Connaissance et vérité sont deux concepts solidaires l'un et l'autre, mais aussi différents : il y a de la vérité puisqu'il y a de la connaissance, mais la connaissance n'est pas la vérité. Toute la vérité. La connaissance est toujours partielle, alors que la vérité, c'est la réalité elle-même dans sa totalité. On peut dire d'une connaissance qu'elle soit vraie, mais cela ne veut pas dire de la prendre pour la vérité même. La vérité de l'être et la vérité du discours sont deux choses différentes. Les vérités que l'on ignore ne sont pas moins vraies que celles que l'on connaît. L'homme ne fait que découvrir peu à peu la réalité complexe, c'est-à-dire la vérité. La vérité humaine n'est donc pas une invention, mais bien une découverte progressive du réel par la connaissance (scientifique ou non) qui est loin d'être parfaite.
A. Comte-Sponville édicte : La vérité reste toujours présente, quand bien même elle est la vérité d'un présent qui n'est plus. La vérité est éternelle, car un fait est vrai indépendamment du temps. C'est pourquoi «être vrai» n'a de sens qu'au présent. Dire c'était vrai si cela ne l'est plus au présent, cela veut dire que cela ne l'était pas et ne l'a jamais été.
Plus loin, le bien ou la valeur n'existe pas en soi, ça n'existe que par mon désir ou mon amour. Nos jugements de valeur ne relèvent pas de la connaissance, mais du désir. La vérité n'a pas besoin de nous pour être vraie, mais elle a besoin de nos désirs pour valoir. Le désir est le fondement de la valeur.
À chacun sa vérité ne signifie pas que la vérité est subjective ou relative à chaque sujet, mais que sa valeur l'est. Le désir n'est pas neutre, ni innocent. On ne désire pas les mêmes objets selon que l'on soit d'un siècle ou d'un autre ou que l'on soit d'une culture ou d'une autre. Si les valeurs dépendent du désir, elles dépendent aussi de l'éducation ou des conditionnements du désir. À chacun sa vérité, non; mais à chacun ses valeurs, oui.
...Si on aime la vérité, la vérité, elle, ne nous aime pas. Si le réel est Dieu, celui-ci ne nous aime pas. Comme le Dieu de Spinoza qui est Nature. L'Univers est clairement indifférent à nos désirs. C'est une façon de concevoir Dieu. Dieu est réalité et la réalité est vérité. Cependant, il n'est pas interdit de voir Dieu comme Vérité, Amour et Sagesse en nous. C'est la manière croyante, religieuse ou théiste de comprendre le Réel et la Vérité. Un peu comme chez Platon pour qui il existe un monde parfait, intelligible et qui peut être en nous. Cela donne un sens au réel et à la vérité. Dans ces conditions de foi ou de croyance, Dieu donne du sens à la vérité; Il garantit que la vérité fait partie d'un Ordre. Or, ce qui nous fascine dans l'ordre ou la cohérence, ce n'est pas la vérité, c'est le sens, c'est la signification pour nous, humains angoissés. Or, le sens n'est pas la vérité, car la vérité (comme le réel) n'a pas de sens en soi en dehors de la croyance. Donner du sens, créer du sens, ce n'est pas connaître ni saisir la réalité, puisque la réalité en soi n'a pas de sens. Donner du sens à la vérité, c'est croire. On a tendance à aimer la vérité quand elle est cohérente, arrangée et stable; quand elle a du sens, quand elle nous sécurise. Elle nous dérange quand elle est énigmatique ou contradictoire ou insensée. On l'aime quand elle est certaine et éternelle dans son appréhension. On l'aime, la vérité, quand elle nous réconforte.
Mais il n'est pas nécessaire, pour aimer la vérité, qu'elle soit une certitude réconfortante. C'est être dogmatique que d'aimer la vérité en tant que certitude. Le philosophe sceptique, lui, au contraire, c'est bien la vérité qu'il aime et ce en l'absence de toute certitude, en l'absence de toute sécurité.
Connaître n'est pas aimer, mais l'amour peut naître et se parfaire par la connaissance. LA connaissance peut mener à l'amour et l'amour peut stimuler la connaissance. Chez le philosophe, connaître et aimer sont du même désir et, de ce fait, de la même ferveur. Je peux connaître une chose sans l'aimer, mais je ne peux aimer une chose sans vouloir la connaître mieux.
Se convaincre qu' À chacun sa vérité est vrai, c'est accepter que la vérité soit plus une affaire d'amour, donc plus de valeur que de connaissance. Or, pour le philosophe, placer l'amour au dessus de la connaissance, c'est trahir sa ferveur ou son amour pour la connaissance et, finalement, pour la vérité, c'est-à-dire la réalité...
(glané sur http://www.fadoqmtl.org/?DCADB74B-9BE5-41BB-B412-07F007BF74CC)
[C – Un billet pastoral)
Chacun sa vie, chacun son style, chacun ses rêves, chacun ses problèmes, chacun son idéal, chacun sa différence, chacun ses goûts, et chacun le sait : les goûts et les couleurs ne se discutent pas...
Ces « chacun » : nous en sommes bien friands. Peut-être, est-ce une façon de courir après un vent de liberté ? Une manière de s'exprimer, d'affirmer sa personnalité dans un monde anonyme ? Ou tout simplement un moyen de reconnaître que j'existe ?
Choisir, zapper, prendre, laisser, expérimenter, deviennent des mots très prisés dans cette ère du « chacun » où ce que je ressens occupe tant de place. Chacun construit ses valeurs, sa façon de vivre, ses opinions et chacun respecte les choix et positions de chacun, tolérance oblige. Et combien de fois n'entendons-nous pas : « à chacun sa vérité » ?
A chacun sa vérité: un refrain à la mode, pratique, rassurant, flou...
- Pratique : ce refrain évite la confrontation des idées, des croyances, et peut-être dans certains cas des conflits. « Je te respecte; tu me respectes. C'est O.K. N'en parlons plus.»
Nous craignons tellement que quelqu'un ne passe en un clin d'oeil d'un je suis convaincu à un vous devez croire et agir comme moi que nous développons de la méfiance vis à vis des convictions et d'un dialogue autour d'elles. Face à une personne qui a de fortes convictions, certains réagissent parfois avec des réflexions telles que : Tu n'es pas tolérant. Tu n'es pas ouvert. D'autres s'étonnent : C'est rare de voir des jeunes croyants comme toi. Pourtant, t'es ouverte... En fait, on oublie parfois cette distinction : les convictions concernent nous-mêmes, tandis que la tolérance intervient dans la relation avec notre prochain.
Ainsi, ce n'est pas le fait d'avoir des convictions, ni même d'y être attaché, qui est en cause, mais bien notre attitude vis à vis de celui qui pense différemment. Et nous ne sommes peut-être pas aussi tolérants que nous aimons le prétendre ! Un hebdomadaire constatait dans un tout autre domaine que le religieux : la tolérance se pratique à distance, c'est-à-dire quand nous ne sommes pas directement concernés. Nous avons probablement tous du chemin à faire dans le respect de l'autre, de ses manières de penser, d'agir, de ses opinions, bref dans la tolérance et surtout dans l'amour, la douceur et la patience.
- Rassurant : ce refrain laisse croire que chacun a raison à sa manière. Mais est-ce possible ?
Plus que l'incroyance, c'est en effet la disponibilité des jeunes à l'égard de toutes sortes de croyances qui frappe aujourd'hui, explique Danièle Hervieu-Léger, sociologue. Certains fabriquent leurs propres systèmes de croyances en prenant ce qui les intéresse et leur semble juste dans une religion ou l'autre. La démarche devient très personnelle, et beaucoup n'envisagent même plus que la vérité puisse être universelle.
Tu as trouvé ta voie, c'est bien pour ta vie. C'est ta vérité, affirme l’une. Mais, réplique l’autre, si je ne croyais pas que c'est la seule vérité, c'est que je ne serais pas vraiment convaincue. Simple bon sens ?
Les principales religions ne s'accordent pas, même sur l'essentiel. Le Christianisme, le Judaïsme, et l'Islam présentent un seul Dieu, l'Hindouisme compte 330 millions de dieux, paraît-il, et le Bouddhisme ne laisse pas de place pour un Dieu suprême. Pour les uns, l'espérance après la mort est une vie auprès de Dieu ; pour d'autres, une autre vie sur la terre, ou une fusion avec le dieu, ou encore le néant. Sans souligner d'autres points de divergence, et même d'incompatibilité.
Logiquement parlant, toutes les religions ne peuvent pas mener à Dieu.
Pas très rassurant comme constat ? Oui et non.
En effet, si toutes les croyances se révélaient exactes, nous vivrions dans un chaos indescriptible, sans parler de l'au-delà, et cela n'a rien de sécurisant. Par contre, je ne peux pas me reposer sur un C'est ma vérité. Cela me convient. En fait, je suis amené à me demander: Qu'est-ce que je crois vraiment ? Ce que je crois, est-ce vrai ?
- Flou : Selon Danièle Hervieu-Léger, les croyances flottent, elles s'expriment de façon incertaine, sur le mode du probable ou du possible : je crois à quelque chose, mais je ne sais pas à quoi.
(inspiré de Marie-Christine FAVE permanente au Foyer Evangélique Universitaire de Grenoble)



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