PETITES CONFERENCES DE CARÊME

du Père Vincent-Paul Toccoli, sdb
3. Dimanche 11 mars 2007

Communiquer : vérité et médias ?

En réalité, toute communication cherche à répondre à l'un ou l’autre, sinon à tous, des objectifs suivants :
• faire passer une information, une connaissance, ou une émotion ;
• créer une norme commune pour se comprendre ;
• créer une relation pour dialoguer fréquemment, ou relancer le dialogue ;
• obtenir une influence pour inciter l'autre à agir selon sa volonté ;
• donner son identité, sa personnalité au tiers, pour être connu.
On parle alors d'enjeux de la communication, liés aux différentes fonctions du message que les linguistes se chargent d’analyser. Prenons par exemple le modèle proposé par Roman Jakobson (1896-1982). Le linguiste russe développe un point de vue centré non plus sur la transmission d'un message, mais sur le message lui même, évitant ainsi les dangers d'instrumentalisation technique - dont relève la philosophie des réseaux. Sans aucune pédanterie, disons que ce modèle est composé de six facteurs. À chacun de ces facteurs est lié une fonction du message, explicitée comme suit par Roman Jakobson. 1. Le destinateur, lié à la fonction expressive du message,
2. Le message, lié à la fonction poétique du message,
3. Le destinataire, lié à la fonction conative du message,
4. Le contexte, l'ensemble des conditions (économiques, sociales et environnementales principalement) extérieures aux messages et qui influence sa compréhension, lié à la fonction référentielle du message,
5. Le code, symbolisme utilisé pour la transmission du message, lié à la fonction métalinguistique du message,
6. Le contact, liaison physique, psychologique et sociologique entre émetteur et récepteur, lié à la fonction phatique du message.

De ces simples considérations, on peut s’interroger sur la « vérité » de ce qu’on peut dire, et naturellement lire ou entendre dans les médias. Oui, comment savoir si ce qu’on lit ou entend est vrai ? demande Michel Volle sur son site (volle.org), le 20 février dernier.

Comment échapper pour le moins aux erreurs, pour le plus aux mensonges ?
Comment ne pas avoir sans cesse l’impression de jouer mon opinion à pile ou face !
Comment s’y retrouver?
Au moyen de son impression personnelle, de son expérience, d’un recoupement avec d'autres lectures, de connaissances "introduites" auprès de milieux "autorisés" ?

Quand on lit un livre sur un sujet dont on n'a pas soi-même une expérience de première main, il faut s'en remettre à son flair : on n'aura jamais la preuve absolue - ni factuelle, ni déductive - de la véracité comme de la pertinence du propos.

Pour autant le lecteur expérimenté n'est pas désarmé : il est difficile de forger un mensonge cohérent de bout en bout et les ficelles qu'utilise un menteur sont visibles.

Tout peut (ne pas) « sonner vrai » et (ne pas) pouvoir franchir victorieusement le seuil de vraisemblance. A-t-on toujours le loisir – le temps et la patience, malgré l’intérêt ! - d’opposer à un propos, une affirmation, une nouvelle – et même à une bonne nouvelle » -, une analyse d'une rigueur comparable ou supérieure.

Les sciences, dit Karl Popper, sont bâties sur des hypothèses provisoires et le caractère scientifique réside dans le fait que les hypothèses n'aient pas été infirmées par l'expérience dans le passé, puissent être infirmées par l'expérience dans le futur. Ne réclamons donc pas à une analyse géopolitique (pas au drame humain qui en est le back ground), à l’énoncé d’une vérité de foi (pas à la conviction capable de transformer toute une vie), à la définition d’une norme morale (pas à la nécessité objective de légiférer en la matière), etc... plus de certitude que ne peut en comporter la théorie scientifique !

« Qu’est-ce que la vérité ? » proclamerons-nous bientôt, dans la liturgie de la Semaine Sainte. Certains, à l’instar de Ponce Pilate, croient manifester la profondeur de leur pensée en déniant toute portée à la notion de vérité. « Je ne sais pas ce que veut dire "vérité", je ne sais pas ce que veut dire "réalité" », disent-ils. Le mot « vérité » a cependant, dans la démarche scientifique qui a elle aussi modelé notre culture, un sens qui nous sert de référence fût-ce confusément.

Avec Karl Popper, on peut distingue trois types de vérité : la vérité du monde, la vérité des faits, la vérité de la théorie.

1) La théorie permet, sauf si l'on commet une erreur, de déduire par un raisonnement certain les conséquences d'une hypothèse (les philosophes nomment cela la vérité apodictique). Cependant la théorie ne dit rien sur la vérité de l'hypothèse qui reste soumise au tribunal de l’expérience (toute théorie scientifique doit être « falsifiable »).

2) Le rapport d’un fait d’observation (durées et dates, distances et lieux, résultats de l'observation et de l'expérimentation) fournit, sauf tromperie, une vérité elle aussi certaine ; mais pour interpréter un tel fait, il faut le situer dans un cadre théorique (vérité conditionnelle ou conditionnée).

3) La vérité du monde, c'est d'être une réalité distincte de la personne qui la connaît. Cette vérité constitue, pour la connaissance, un horizon qui recule à mesure que la connaissance avance d'hypothèse en hypothèse, d'expérience en expérience (vérité matérielle).

Si la vérité factuelle est absolue (dans le cadre de la science, personne ne peut dire que la Terre n’est pas approximativement sphérique, ni que la bataille de Waterloo n’a pas eu lieu le 18 juin 1815), elle ne comporte pas l’interprétation que seule la théorie propose ; et celle-ci, bâtie sur une induction qui généralise une expérience limitée, et donc soumise à un contrôle expérimental qui sera toujours inachevé, est essentiellement hypothétique.
Par ailleurs, dans la richesse du monde, seuls se manifestent à notre attention les faits que nos concepts désignent (les ondes électromagnétiques existent depuis toujours mais les être humains ne les observent et les utilisent que depuis un peu plus d’un siècle). [Je dois à Michel Volle de cadre de référence de ces réflexions]

Dans Commentaire sur la société du spectacle, Guy Debord explique pourquoi il faut se défier des confidences des services de renseignement, dans tous les types de société :

« Celui qui est content d’être dans la confidence n’est guère porté à la critiquer ; ni donc à remarquer que, dans toutes les confidences, la part principale de réalité lui sera toujours cachée. Il connaît, par la bienveillante protection des tricheurs, un peu plus de cartes, mais qui peuvent être fausses ; et jamais la méthode qui dirige et explique le jeu. Il s’identifie donc tout de suite aux manipulateurs, et méprise l’ignorance qu’au fond il partage. Car les bribes d’information que l’on offre à ces familiers de la tyrannie mensongère sont normalement infectées de mensonge, incontrôlables, manipulées. Elles font plaisir pourtant à ceux qui y accèdent, car ils se sentent supérieurs à tous ceux qui ne savent rien. Elles ne valent du reste que pour faire mieux approuver la domination, et jamais pour la comprendre effectivement. Elles constituent le privilège des spectateurs de première classe : ceux qui ont la sottise de croire qu’ils peuvent comprendre quelque chose, non en se servant de ce qu’on leur cache, mais en croyant ce qu’on leur révèle ! »

N’avez-vous jamais vécu cela ? Vous dites franchement et simplement la vérité, ou du moins ce qui vous semble vrai, et le climat se glace, les regards se détournent… Vous publiez un livre sérieux et loyal, ceux qui seraient qualifiés pour en parler se taisent (on vous pillera, mais sans vous citer). Réjouissez-vous donc : tout cela indique que vous avez mis le doigt sur quelque chose d’important.
Mais le silence qui s'organise autour des choses importantes, alors que l’on parle tant de choses futiles, a des inconvénients. Dans un régime qui se réclame de l’idéal démocratique ou évangélique – dans les sociétés civile et ecclésiastique -, le citoyen et le fidèle doit pouvoir entendre la vérité, fût-ce après un délai. Il est normal, sans doute, qu’il existe des secrets d’État, mais ce secret doit après quelques décennies plier devant la recherche historique. (emprunté à Michel Volle)

Communiquer est une affaire de patience et de passion : les deux mots viennent du latin pati = souffrir, mourir.

La vérité ne peut être que le fruit de la mort (voir les assassinats réguliers de journalistes)et non pas un fruit de mort -,

c’est-à-dire que la vérité est résurrection (chez « nous », le bruit court depuis deux mille ans bientôt que çà s’est passé un matin d’avril à Jérusalem) : elle n’est pas une tombe perdue.

Mais à quel prix !


PS : Si on veut aller plus loin : L’art est un mensonge qui dit la vérité, le journalisme une vérité qui dit un mensonge
(http://virginieluc.blog.lemonde.fr/2005/01/16/2005_01_lart_est_un_men/)