CREER : ART ET VERITE
PETITES CONFERENCES DE CARÊME
du Père Vincent-Paul TOCCOLI
Dimanche 18 mars 2007
4. Créer : art et vérité ?
Avertissement : j’ai butiné et glané ce qui suit, sauf la finale, en surfant sur le web. Comme une abeille en ses jardins, j’en ai fait mon miel, m’y retrouvant assez pour n’avoir pas à ré écrire ce qui était le plus souvent parfaitement exprimé... à mon goût ! Je me suis seulement permis d’ajuster mes moissons à mes besoins...
Depuis le 19ème siècle, marqué notamment par les œuvres de Hegel et de Schopenhauer, les philosophes ont bien continué à réfléchir sur l'Art, mais aucune « philosophie de l'Art », dans l'acception radicale et systématique du terme, n'a vu le jour. Quelles peuvent être les exigences de cohérence conceptuelle et de rigueur qui caractérisent l'« argumentation philosophique » en la matière ?
Ces exigences conduisent alors non seulement à dissiper une quantité de malentendus (dont la trop fameuse notion du « message », avec ses variantes), mais encore à discuter les relations si paradoxales entre l'« art » et la « vérité », et à développer des idées novatrices quant à (1) l'affectivité, à (2) l'inconscient et à (3) l'imaginaire. Toujours l'argumentation repose sur une ample documentation et sur nombre de références aux analyses des spécialistes de l'esthétique, ce qui permet à la fois d'illustrer les idées par une large gamme d'exemples et de garantir la pertinence des commentaires au regard des œuvres citées.
Cette philosophie de l'art ne peut que s'adresser à un public très étendu, pourvu que celui-ci accepte d'enrichir son goût intuitif pour les arts ou son érudition de spécialiste avec les ressources de la raison pensante en philosophie. L'interdisciplinarité, en outre, a tout à y gagner, car par cette dernière peuvent être traitées des questions majeures de la condition humaine.
En fait, l'expérience unique de l'artiste, vivant d'expérimentations, d'abstractions et d'intuitions le conduit à passer des étapes de lisibilités et de jugements de moins en moins personnelles. Il n'a plus la notion de bien/mal ou beau/laid car ce qu'il vit est au-delà d'une communication ordinaire : il absorbe et compresse par ses sens une réalité vécue habituellement comme des notions d'objets et de rapports tangibles. Or l'artiste travaille justement dans (1) l'illimité, (2) le potentiel et (3) l'indescriptible. Il est porté à avoir une action de plus en plus directe (passées les étapes d'apprentissages et d'essais techniques…), qui le pousse à continuer une recherche encore innommable.
Mais la perception d'une œuvre d'art est souvent une leçon donnée et perçue directement en nous. (Le vrai du faux est conditionné par un niveau d'intuition ressentie et donc surtout comme un point de rupture avec le quotidien). Le facteur esthétique est souvent un élément confondu avec l'œuvre. Notre œil est habitué à une proportion et à des constanteshumains, mais l'œuvre n'est pas faite pour être belle (on parlera alors de graphismes), mais pour trouver un point de rencontre entre ce que l'artiste a perçu comme une existence réelle possible, et le quotidien. Elle est comme un tunnel emportant nos pensées. d'équilibre communes aux
En soi tout est beau, et le jugement disparaît.
Une des premières formes de représentation, l'art rupestre (époque préhistorique) a sans doute été, à la fois la représentation iconique d'animaux, mais a certainement possédé aussi, une dimension magique, chamanique voire sacrée. Dès lors, l'art transcendait la réalité, et rendait compte de sa dimension spirituelle alors que le quotidien était risqué et pénible, basé sur la nécessité de chasser, se protéger et survivre. L'art apparaît dès l'aube de l'humanité qui déposa une représentation sur les parois des cavernes, sacralisa les événements, et aida l'homme à survivre, en transcendant sa pensée et ses besoins vitaux.
Les Arts de la représentation furent souvent mis au service de l'Église, devenant plus ou moins une sorte d'art officiel. La vitalité débridée du gospel états-unien est à la base des musiques populaires modernes. Les rapports entre l'Art et la magnification du réel et le sacré n'ont cessé de nourrir les préoccupations de certains artistes (les Nabis, Raza et ses mandalas). L'Art lui même est souvent un objet de culte, devant l'effacement de la notion du sacré en Occident. La Joconde de Léonard de Vinci en est un exemple tout comme les Nymphéas de Monet à l'Orangerie devant lesquelles les foules de visiteurs se recueillent et la Marylin ou le Elvis de Andy Warhol, icônes de la modernité. À Paris, Londres, Barcelone ou New York, les musées ou centres d'art (MOMA, Beaubourg, Tate Gallery…) deviennent des bâtiments-clés pour les villes phares du monde moderne occidental et peuvent être comparés à de nouveaux temples, pour d'autres communions.
Depuis, les différentes formes d’art pour l'art concrétisent toute forme de médiations : médiations entre l’homme et la nature, entre l’homme et ses semblables, voire entre l'homme et Dieu ou d'autres formes de sacré (voir http://arts-cultures.cef.fr/). Ces médiations artistiques dépassent et transcendent tous les problèmes de la connaissance du monde. L’étude des phénomènes physiques et l’évolution des technologies y jouent un rôle important, puisqu’elles influencent souvent les outils de création. Une expérimentation artistique, parallèle à l’expérimentation scientifique, vient ainsi fonder l’élaboration d’une nouvelle esthétique, soutenue par la place croissante des techniques dans la vie quotidienne.
L'art pourrait donc servir à reproduire des concepts éternels conçus ou imaginés par la seule contemplation. L'origine de l'art provient bien de la connaissance des idées et des choses, mais transcende cette connaissance pour la présenter autrement, devenant de ce fait représentation. Si tant est que l'art se fixe des objectifs (ce qui va bien sûr contre sa nature), un des buts marquants de l'art serait donc de communiquer la connaissance profonde acquise non seulement par les sens, mais aussi par l'esprit. L'art de pure imitation sera toujours très loin du vrai : l'œuvre ne peut être aussi belle que la chose réelle ; elle est d'un autre ordre, et n'en saisira jamais qu'une toute petite partie. L'imitation de la nature ne traduit jamais son niveau de beauté, cependant que la représentation artistique dévoile un absolu propre à l'artiste, une vérité de notre espace naturel et inimitable puisque personnel.
Si donc un certain art est silencieux, ce silence ne paraît pas insurmontable puisque l'art est nécessairement et toujours déjà langage, ce qui signifie, qu'en fin de compte, il ne peut jamais être silencieux au sens où, par exemple, un rocher ou un beau paysage est silencieux. Comme tout langage, et idéalement, l'art tend à la vérité, mais à sa façon. Ceci vaut d'abord et clairement des arts du verbe (œuvre littéraire) : poésie, chant, contes, épopées, etc... qui constituent le langage comme art. Mais ceci vaut également de n'importe quel art considéré précisément comme langage. La vérité dont il sera question est la vérité visée par l'art et non la vérité des jugements esthétiques sur l'art ou sur le beau dont on a dit : « De gustibus coloribusque non disputandum ».
Et si sont utilisés les termes " art ", " langage ", " vérité ", il sera toujours de bonne méthode de les circonscrire. Par " art ", entendons un " faire ", un " produire ", un " créer " qui se situe dans un système de communication spécifique entre l'artiste et ses destinataires. L'œuvre d'art n'est donc pas un objet autonome, simplement là et autosuffisant. Elle est au contraire un phénomène ressortissant à un système communicatif particulier dans lequel elle remplit la fonction de transmettre un message voulu par son créateur. En dehors de ce système, il n'y a plus d'œuvre d'art mais seulement, par exemple, une toile coloriée, un morceau de bois ou de métal ayant une certaine configuration Le système en question est le suivant : " création esthétique ", " œuvre d'art ", " perception esthétique ", ou encore " le procès du faire esthétique ", " la structure ".
Habermas dégage alors les universaux pragmatiques ou de l'acte de parole vue de la communication suivante : Pour que la communication soit une communication, il faut et il suffit qu'il y ait :
- Intersubjectivité et les mots correspondants (je, tu, nous) ;
- Un objet au sujet duquel le locuteur et l’auditeur communiquent ;
- Prétention à atteindre la vérité ;
- Prétention à observer des normes linguistiques (par exemple je promets, je m'engage à...). Dans ce contexte, la vérité est à comprendre ici comme l'une des quatre conditions de possibilité de toute communication, en particulier de la communication argumentative. L'art comme vérité, ceci est une conséquence du fait que l'art suppose toujours déjà un discours projet du créateur. Ce discours est un dialogue et donc une communication.
Ainsi si nous prenons l'exemple d'une nature morte, qui finalement ne représente que des objets qui dans la réalité quotidienne ne présentent aucun caractère spécifique qui puisse nous procurer une satisfaction esthétique, ces objets représentés se mettent soudain à exister d'un autre manière, ils ne sont plus ce qu'ils sont habituellement, ils sont plus que ce qu'ils sont habituellement. De ce point de vue il nous est permis d'affirmer avec Henri Bergson le rapport étroit qui unit l'Art et la Philosophie :
"La philosophie n'est pas l'art, mais elle a avec l'art de profondes affinités. Qu'est-ce que l'artiste ? C'est un homme qui voit mieux que les autres car il regarde la réalité nue et sans voiles. Voir avec des yeux de peintre, c'est voir mieux que le commun des mortels. Lorsque nous regardons un objet, d'habitude, nous ne le voyons pas, parce que ce que nous voyons, ce sont des conventions interposées entre l'objet et nous ; ce que nous voyons, ce sont des signes conventionnels qui nous permettent de reconnaître l'objet et de le distinguer pratiquement d'un autre, pour la commodité la vie. Mais celui qui mettra le feu à toutes ces conventions, celui qui méprisera l'usage pratique et les commodités de la vie et s'efforcera de voir directement la réalité même, sans rien interposer entre elle et lui, celui-là sera un artiste. Mais ce sera aussi un philosophe, avec cette différence que la philosophie s'adresse moins aux objets extérieurs qu'à la vie intérieure de l'âme."
Bergson montre effectivement que l'artiste comme le philosophe a un rapport particulier à la vérité, l'artiste est celui qui cherche à voir la réalité "nue et sans voile", c'est-à-dire totalement dégagée des déterminations que nous accolons aux objets du fait même de l'usage que nous en faisons. La question qui se pose à nous maintenant est donc celle de savoir ce qui fait que l'artiste est à ce point capable de nous procurer cette émotion esthétique et de nous mettre face à l'être même des choses par le moyen de la représentation. Cette capacité, c'est ce qu'il faut nommer le génie.
En Finale, que dire de la « création de soi », de l’élaboration de son génie propre, de l’épanouissement en soi d’une perfection dans son ordre : Soyez parfait comme votre Père Céleste est parfait ? Depuis le gnôthi séauton de Delphes (γνωθι σέαυτόν) jusqu’au très cliché « Deviens qui tu es ! » de l’ACO, la mise en place en soi-même de la stature du Christ n’est-elle pas l’idéal que poursuit tout chrétien, dans cette inépuisable Imitation de Jésus-Christ à laquelle est supposé s’adonner notre passage dans cette «Vallée de Larmes » ? (Ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi ! – Ayez en vous les mêmes sentiments qui animaient notre Seigneur Jésus-Christ). (Re)lisons à ce propos les Dix Thèses de Être Chrétien de Hans Küng !... Qu’est-ce qui fait courir vers les déserts du corps et de l’esprit des êtres aussi divers et pourtant si proches l’un de l’autre – ne serait-ce que dans la compagnie des autels ! -, qu’Antoine d’Égypte, Simon de Syrie, Benoît de Nursie, Elisabeth von Bingen, Jean de la Croix et Thérèse d’Avila, et plus près de nous, le Père de Foucauld ? La vérité commence peut-être dans l’art d’être soi-même - ou de tendre à le devenir -, l’ « image visible du Dieu invisible » !
Faire de sa vie une œuvre d’art, c’est découvrir la vérité de soi ! Et s’il est vrai que l’homme fut créé au temps des étoiles, sa vérité ne peut être que le chef-d’œuvre d’une « Lumière éclairant tout homme venant dans le monde, le comblant de grâce et de vérité ! » (Prologue de Jean)



Commentaires
De grâce, baissez le niveau.
Je ne crois pas que l'oeuvre d'art "remplit la fonction de transmettre un message voulu par son créateur". Si je dis"je vais faire une sculpture pour exprimer ceci ou cela" je suis sure que ce sera mauvais. Et puis, pour transmettre un message,il suffit de le dire ou de l'écrire...si je fais une sculpture ou un dessin pour faire passer un message, je fais de l'art soviétique, ou de la publicité,ou encore de l'illustration.
En fait, lorsque je sculpte, mon regard sur le modèle (présent ou imaginé) n'est pas si transparent que le dit Bergson.Il se libère des conventions, mais il est chargé de l'émotion que le modèle éveille en moi et de mon état d'àme du moment. Si mon oeil et ma main sont assez bons, si je suis assez exigeante, assez honnete, assez vraie, et si "la grace" passe par là, je ferai quelque chose que d'autres seront heureux de découvrir. Ils y reconnaitront une émotion et une connaissance du monde qu'ils ont en eux,sans en avoir pleinement conscience:les conventions dont parle si bien Bergson s'y sont surimprimées, et puis ils n'ont pas pris le temps, il faut toujours choisir dans l'urgence, et ils n'ont pas le langage pour l'exprimer, le coup de patte. Alors ils sont heureux, un peu comme si je leur avais rappelé un souvenir de leur enfance qu'ils auraient oublié, ou si je leur avais rapporté une anecdote sur leur maman,un proverbe dans leur langue maternelle. Je leur donne un petit bout d'un monde qui est à eux.(parce que, par bonheur, il n'est pas nécéssaire d'avoir du génie pour éveiller ou éprouver l'émotion artistique! Mais quand meme, on est content qu'il y ait des artistes géniaux!)
Quant à faire de sa vie une oeuvre d'art: comme ce pauvre Oscar Wilde?
Quant à etre "l'image visible du Dieu invisible" quand on est imbuvable comme je le suis,et qu'on a fait de sa vie un gachis comme je l'ai fait, tout ce qu'on espère, c'est etre pardonné, par Dieu s'il existe, sinon par la mort.
PS merci de m'avoir fait découvrir le site de virginieluc. somptueux. particulièrement l'article sur Roman Opalka.
PS2 j'espère qu'il y aura des réactions. C'est plus gai, un blog, quand ca réagit.