23/6/2008 CATHOLICISME & MODERNITE

CATHOLICISME & MODERNITE

 

Colloque international de Paris

Jeudi 19 juin – vendredi 20 juin 2008

Grand Amphi, EHESS 105 Bd Raspail 75006 PARIS

 

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J’ai eu l’opportunité de participer les jeudi et vendredi 19 et 20 juin au Colloque International de Paris, sur le thème Catholicisme et Modernité, dans le grand amphi de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Boulevard Raspail. Le Père Provincial m’a demandé d’en écrire un petit rapport pour sa Lettre Mensuelle. Ce que je fais volontiers.

Je me suis servi, outre mes notes et ma mémoire, des introductions aux diverses sessions, des documents d’annonce sur Internet, des articles de La Croix du vendredi 20 juin.

Ces lignes sont bien sûr  de ma seule responsabilité. Mon souhait est qu’elles puissent servir à notre information et surtout à nos prises de conscience, en ces temps de globalisation et de rencontre des cultures.

 

En effet, confronté aux défis de la modernité, le catholicisme a entrepris dans la seconde moitié du XX° siècle une transformation considérable de son auto compréhension et de son organisation, cristallisée dans le concile Vatican II. Il oscille aujourd’hui – 40 ans après -, entre deux attitudes.

  1. La première est une forme affichée et revigorée d’intransigeantisme, que l’opinion publique - européenne d’abord par proximité, et mondiale par écho -, perçoit comme romaine. Différentes illustrations en sont offertes par les évolutions récentes du droit, en des domaines qui focalisent et crispent l’attention inquiète du magistère catholique (famille, bioéthique, euthanasie, …).
  2. La seconde tente des ajustements entre l’enseignement de l’Église et la culture moderne. Diverses recompositions dans le rapport au territoire, à l’autorité et aux autres religions, en donnent des exemples pertinents malgré les débats internes qu’ils suscitent, autour de grandes figures de théologiens, qui depuis la fin du Concile, ressentent la nécessité de pratiquer une nouvelle anthropologie pour rendre compte de phénomènes inédits.

 

Ces différences de positionnements doivent être appréhendées en lien avec la pluralité interne du champ catholique, souvent perçu comme monolithique. Les lignes de partage ne se laissent pas aisément tracer.

  1. Dans les pays de culture catholique, la diversité des options religieuses présentes dans l’espace public et, davantage encore, la montée de l’indifférence contribuent à relativiser le message de l’Église.
  2. En outre, la réduction drastique du nombre des clercs, de même que la baisse notable de la pratique religieuse (particulièrement marquées en France mais largement amorcées, l’une et l’autre, dans d’autres pays : pensons seulement au redéploiement salésien en Europe, jusqu’en Italie, et dans le monde) signent l’épuisement d’un certain projet catholique.

 

On pourrait hâtivement conclure que tout cela nourrit l’image d’un objet de recherches désuet sur lequel les sciences sociales n’auraient plus grand-chose à dire.

  1. Cependant, l’environnement social dans toutes ses composantes travaille le rapport au religieux.
  2. L’idée de changement n’est pas étrangère au catholicisme, tant en son sein qu’à travers la participation de ses membres aux mutations économiques, sociales et politiques. 

 

Le colloque a eu pour objet

  1. d’une part, de dresser un panorama des évolutions catholiques les plus contemporaines en croisant les approches anthropologiques, historiques, sociologiques, politiques et géographiques.
  2. Plus largement, il a interrogé la dynamique paradoxale contradictoire changement/maintien de la tradition qui prévaut dans le catholicisme contemporain (et dans notre Congrégation[1]).

 

Le colloque s’est adossé aux recherches menées depuis quelques années par l’équipe du CEIFR[2] -  et MOCA[3]. Au-delà du cas français, une attention particulière a été également portée à d’autres configurations nationales, en Europe ou en Amérique du Nord (Québec), historiquement marquées par un catholicisme majoritaire aujourd’hui en voie de plus ou moins rapide  exculturation. L’approche pluridisciplinaire et comparatiste a permis, de façon très satisfaisante, de confronter les acquis de recherches récentes, innovantes et encore éparses qui manifestent un regain d’intérêt pour cet objet d’études[4].

 

Déroulement

 

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Je ne rapporterai ici que les communications qui me paraissent le plus à même de nous éclairer sur l’état de la question.

 

Danièle Hervieu Léger, présidente de l’EHESS, ouvrit le Colloque pour se retirer immédiatement, happée par des obligations administratives.

 

  1. La Première Session fut consacrée aux Ajustements du catholicisme et fut présidée par Anne-Sophie LAMINE (Université Marc Bloch, Strasbourg).

Philippe Portier (EPHE - GSRL) entama la série des quelque 15 interventions aussi passionnantes qu’épuisantes, vu leur intensité et leur densité, qui allaient se succéder sur les deux journées.

 

 Le catholicisme français entre unité et pluralité 

 

On peut parler d’un mouvement significatif - sinon d'un nouvel engouement -, de la recherche en sciences sociales des religions. Une nouvelle génération de chercheurs s'intéresse aux religions. Leur choix reflète les préoccupations du temps: la religion intéresse probablement davantage qu'il y a une trentaine d'années. De multiples disciplines se penchent d'ailleurs sur elle, pas uniquement la sociologie ou l'histoire, mais aussi la science politique, l'anthropologie, le droit...

 

On peut mesurer cet intérêt par des données quantitatives, notamment. En histoire contemporaine, une vingtaine de thèses sont consacrées chaque année à des questions touchant centralement la religion. En science politique, six ou sept, chaque année. Soit, dans ces deux disciplines, 5 % environ du total des thèses soutenues. L'une d'elles, remarquée dans les deux disciplines, a porté sur le militantisme féminin au début du XXe siècle, montrant combien les associations féminines catholiques, quoique conservatrices à l'origine, ont suscité des comportements émancipateurs chez leurs membres, construit en somme une manière de citoyenneté sans le vote. On ne peut parler cependant d'un raz de marée. Les chercheurs pourraient être encore plus nombreux au regard de l'importance de ces questions dans la société actuelle. Le problème reste le très faible nombre de postes d'enseignement et de recherche créés dans ce domaine : les chercheurs savent qu'en s'engageant dans cette voie, ils prennent un risque. Mais c'est aussi un effet de l'exculturation des jeunes générations: le religieux les intéresse incontestablement. Ils s'en sentent souvent trop loin intellectuellement pour se lancer dans l'étude de leurs systèmes de sens et d'action.

C’est pourquoi l'École pratique des hautes études à la Sorbonne, avec sa section de sciences religieuses (créée sous la IIIe République), constitue un foyer central de recherche[5].

Jusqu'à la fin des années 1970, lorsqu'il s'agissait d'étudier la France, les travaux ont été focalisés principalement sur le catholicisme : on comprend pourquoi. Le protestantisme et le judaïsme suscitaient aussi, à moindre titre, des études. Petit à petit, la société devenant pluraliste, les thèmes se sont diversifiés : l'islam, dans les années 1980, les nouveaux mouvements religieux au début des années 1990. L'an dernier, par exemple, une thèse a été présentée sur le religieux diffus que véhiculent des revues comme Psychologies, sorte de spiritualité du bien-être. On observait volontiers, hier, une certaine homologie entre le type de recherche menée et le milieu d'où provenait le chercheur : chacun avait tendance à prospecter du côté de sa confession d'origine, ce qui n'a jamais empêché d'ailleurs une grande scientificité dans les enquêtes. On assiste plus souvent aujourd'hui, chez les jeunes chercheurs, à un décalage plus net entre l'appartenance religieuse (plus floue, du reste) et le territoire exploré.

 

Le catholicisme est bien sûr resté objet d'études. Le nombre des travaux qui lui sont consacrés progresse au même rythme que pour les autres religions, mais la manière dont il est étudié a changé : sur le plan de la méthode, on le saisit volontiers maintenant en le rapportant

-          aux mutations de la société globale,

-          aux processus notamment d'individualisation et de pluralisation.

-          Dans de nouveaux champs, comme les mutations de fonctionnement interne de l'Église (paroisses, synodes, rapports prêtres laïcs),

-          ou les transformations de l'activisme externe de ses membres.

-          sur les chrétiens et le dialogue interreligieux,

-          ou les chrétiens et l'alter mondialisme.

L'idée sous-jacente à ces recherches est, contre l'ancienne version du paradigme de la sécularisation, que le catholicisme ne s'exténue pas, mais se recompose.

 

D'une manière générale, les laïcs engagés sont très ouverts pour répondre aux enquêtes : ils sont même demandeurs!

Le traitement change, cependant, avec les mouvements charismatiques :

-          les contacts individuels peuvent se passer très bien,

-          mais les responsables sont souvent plus réticents. À leurs yeux, les sciences sociales ne sont pas réellement légitimes pour parler de la foi.

Quant aux évêques, une grande part d'entre eux se montrent très ouverts : il faut bien sûr leur expliquer le projet, gagner leur confiance, mais ils accompagnent volontiers la recherche en cours, tout en refusant parfois aux chercheurs l’accès à tel ou tel fonds d'archives.

 

Les 4 communications qui suivirent

 

  1. Alfonso Pérez-Agote (Universidad Complutense, Madrid): « Les trois logiques de la religion en Espagne »
  2. Luca Diotallevi (Université Rome III):  «Old and new challenges for Catholicism. Some remarks from an Italian perspective »
  3. Solange Lefebvre (Université de Montréal) : « Effets de la diversité religieuse sur le catholicisme québécois. Enjeux culturels et institutionnels »
  4. Barbara Frère (Université Libre de Bruxelles - CIERL) : « Processions: le retour ? »

 

nous ouvrirent à des problématiques et à des thématiques à la fois éclairantes sur nos différences, et riches de témoignage de la diversités des intérêts et des préoccupations de l’heure, conditionnées par l’histoire récente et ancienne de ces Eglises dans leurs champs nationaux : culturels et humains

-          accélération quasi exponentielle de la désaffectation de la catéchèse, et de la pratique religieuse en Espagne, encore victime des séquelles du franquisme et de l’autoritarisme clérical ;

-          décalage entre la vie nationale italienne et ce qui peut être considéré comme une ingérence de l’Eglise  à la fois et se révèle comme un acte prophétique, sinon un recours

-          invention et imagination intenses au Québec, pour recomposer un champ et une image ecclésiales en correspondance avec les mutations démographiques et culturelles

-          regain, enfin, des processions bruxelloises par les rues de la ville, comme pratiques de piété, mais de plus en plus comme moyens et lieux d’expressions pour le sans voix de la mondialisation : sdf, sans papier, minorités, etc...

 

  1. La deuxième session fut consacrée au Recompositions institutionnelles du catholicisme : elle fut présidée par Philippe Portier (EPHE - GSRL)

 

Successivement

-          Jean-René Bertrand (Université du Maine) La place des diacres dans l'Eglise catholique en France fit part des résultats d’une enquête sur le sens et l’avenir de cet état, avec les mutations propres au sein d’une corporation, qui prétend désormais tantôt au mariage, après l’ordination, et à une pratique de plus en plus sacerdotale de leur exercice, par nécessité et appétence.

-          Nicolas de Bremond d’Ars (CEIFR) : Un synode pour changer ? Le défi des synodes diocésains. Les diocèses de France font depuis plus de vingt-cinq ans l'expérience du synode. Dans la majorité des cas, il s'agit d'une mobilisation des catholiques, des plus pratiquants aux sympathisants, invités à s'exprimer, soit autour de questions précises posées par l'évêque, soit autour de thèmes. Parfois, il a été choisi de parler d'une simple démarche synodale; la mobilisation y concerne surtout l'encadrement local des communautés chrétiennes. Il s'agit là, en fait, d'une nouvelle forme de gouvernement, dont il est difficile de mesurer les effets, tant sont divers les buts poursuivis et les résultats obtenus. Les participants

o        expriment tous leur joie d'avoir ainsi participé à des carrefours de discussion très libres,

o        mais il est plus délicat d'évaluer la portée réelle de ces manifestations.

Répondent-elles

  • aux attentes exprimées par l'évêque,
  • à celles des participants,
  • et, surtout, offrent-elles des débouchés aux questions qui se posent au catholicisme en France?

 

Un synode porte au moins trois enjeux:

  • maintenir l'intérêt d'une concertation qui prend son temps,
  • gérer la transformation de l'autorité,
  • apporter de vraies réponses aux questions du peuple.

 

  1. Les processus du déroulement synodal constituent un premier enjeu (ou défi) pour le gouvernement des catholiques. Lorsque le synode est une mobilisation sur plusieurs années, les organisateurs sont amenés à gérer une multiplicité de facteurs, que la durée rend moins maîtrisables: après une phase de lancement qui suscite une dynamique événementielle, la longueur des processus de concertation et de gestion des groupes et délégués divers peut donner aux catholiques l'impression d'une interminable médiation. Or la dimension événementielle, assumée dans les manifestations publiques {liturgies locales ou diocésaines), est un facteur clé de réussite. Optimiser la durée d'un synode est une façon d'arbitrer entre l'urgence eschatologique (changer, vite !) et la viscosité rédemptrice de l'histoire humaine.
  2. De plus, les synodes ont été conçus pour favoriser la communication entre l'évêque et son clergé - souvent en poste en des lieux éloignés. Mais la grande nouveauté, en rupture avec ce passé, est l'association du peuple. Cette réponse en apparence démocratique de l'Église catholique aux défis de son gouvernement n'est pas sans effet sur ce dernier. En effet, alors que les synodes étaient prévus pour favoriser le travail du clergé, ce dernier s'est trouvé marginalisé par l'ampleur de l'expression laïque. Ils transforment les rapports d'autorité qui prévalaient autrefois, en légitimant l'irruption à tous les niveaux hiérarchiques des laïcs et des diacres : équipes d'animation pastorale (EAP), conseils entourant l'évêque. Le clergé n'est plus un corps intermédiaire obligé, ce qui induit une nécessaire révision de son statut dans le gouvernement du peuple catholique.
  3. Troisième défi à relever, la gestion de la parole. Nombre de comptes rendus rapportent les inquiétudes du peuple confronté à des tensions :
    • organisation du culte,
    • personnel ecclésiastique,
    • vie du groupe,
    • image publique du catholicisme
    • et, plus délicat, gouvernement lui-même.

Toutes ces expressions ont vocation à être traduites en nouvelles orientations diocésaines, avec un risque de frustration :

  • les inquiétudes et suggestions sortent parfois du champ de discussion souhaité par l'évêque,
  • et le processus de traitement par des relecteurs les transforme en propositions éloignées de la pensée des auteurs.

 

Or, une triple demande remonte des carrefours.

  1. D'une part, il est réclamé à la hiérarchie catholique de tenir compte des nouvelles manières d'être en famille - au premier chef, les échecs conjugaux.
  2. Ensuite, on remarque un désir de privilégier les relations locales el horizontales - à l'image de l'expérience synodale elle-même -, en réaction à une Église jugée pesante et hautaine.
  3. En troisième lieu, on décèle une mise en cause du clergé: on réclame pêle-mêle
    • la possibilité d'un clergé marié,
    • quelquefois celle d'ordination de femmes (notamment pour le diaconat),
    • un partage des tâches qui ne cléricalise pas les laïcs.
    • On se plaint aussi de liturgies «froides»,
    • et l'on demande des liturgies animées,
    • aux homélies «proches de la vie quotidienne »,
    • prenant appui sur les Écritures.

 

Brémond d’Ars ajoute que l’on pourrait conclure sur la réussite de la dimension consultative:

  • le peuple catholique vit de façon neuve la cohésion entre clergé et fidèles.
  • Paradoxalement, cette libération de la parole conduit l'Église diocésaine à risquer de décevoir le peuple par les réponses.
  • Les évêques sont dorénavant en face du peuple qu'ils ont tenu à consulter.
  • L'avenir dira quels sont ceux d'entre eux qui auront pris la mesure de cette exposition.

 

 

 

  1. La troisième session fut consacrée au triple thème Corps, genre, intimité et fut présidée par Philippe Boutry (CARE), dont la capacité de synthèse et de clarification dans les reprises et les enchaînements a fait de ce moment un plaisir quasi esthétique.

 

Nous eûmes droit à 6 communications passionnantes

  • Denis Pelletier (EPHE - GSRL) Les catholiques et la république de l’intime. En posant la question de la place du corps dans la construction des identités sexuées,  la société française est renvoyée à ses incertitudes sur la frontière entre le public et le privé, qui est une dimension importante de l’histoire de la laïcité.  Les polémiques autour de ce thème ont révélé, au-delà de la rencontre avec d’autres religions - l’islam et le voile, par exemple -, les incertitudes de la laïcité mise à l’épreuve de la sécularisation. Laïcité et sécularisation sont deux termes de registres différents. Le 1er appartient au registre juridico-politique ; le 2ème est un phénomène de longue durée de prise d’autonomie du politique, de l’éducation, de la santé… par rapport au religieux.

Pendant un certain temps, il y a eu un engrenage entre laïcité et sécularisation : la sécularisation de la société française permettait à la laïcité de s’imposer. Donc pendant longtemps cela allait de pair.

Ce lien étroit aujourd’hui n’a plus la même évidence, comme le montrent plusieurs réflexions : la question de la sécularisation des corps : les progrès techniques (biogénétique, statut des cellules, des tissus, de l’embryon) concernent le caractère sacré ou non de ce qui nous constitue en tant que corps, individu.

-          La question de la sécularisation de l’intime, de l’intimité : a appartenu pendant longtemps à l’ordre de la nature, de la providence ; de plus en plus elle est de l’ordre du politique, de la naissance à la mort (procréation médicalement assistée, avortement, accompagnement à la mort sont pris en charge, via les médecins, par le politique). De même, l’ordre naturel de la famille laisse place à l’ordre contractuel de la famille (PACS).

-          la question du genre et du rôle des femmes en politique : la loi de 1905 sépare le religieux du politique à une époque où les femmes sont exclues de l’espace politique public ; elles ne le sont plus aujourd’hui (question du voile aujourd’hui, porté par des femmes).

-          Ainsi la sécularisation remet en question certains fondements de la laïcité.

 

  • Isacco Turina (Université de Bologne) : Corps et catholicisme. Nous ne pouvons pas atteindre une meilleure compréhension de la place des corps dans les phénomènes religieux, si nous ne prêtons pas plus d’attention à l’esprit aussi : toute religion prévoit une série de règles et de doctrines qui créent des liens spécifiques entre le corps et l’esprit. L’hypothèse est encore à vérifier et à développer, que beaucoup de gens qui se placent volontairement sous l’emprise d’une religion, cherchent en fait une forme de cohérence entre leurs actions, leurs sentiments et un sens spirituel.

 

  • Brigitte Bleuzen (CEIFR) : Communalisation catholique et souci de soi. Passer d'une situation de relative domination institutionnelle à celle de simple partenaire associatif, dans un monde devenu pluriculturel et pluriconfessionnel, cela implique, pour des religieux investis en banlieues, la recherche constante de communautés pertinentes pour l'action collective: ce furent leurs œuvres (1940-1950), puis les syndicats et partis politiques en période de plein-emploi (1965-1983), enfin les associations de chômeurs et les petits collectifs d'engagement (depuis 1990).

-          Les religieux oscillent entre l'inscription dans une mémoire collective et la mise en valeur de leur propre singularité (problème actuel pour nous SDB ! Il suffit de voir la pauvreté des propositions de notre dernier et récent Chapitre Général 26 !). Le travail sur la mémoire leur permet d'identifier des ressources symboliques qui justifient leurs orientations: des lignées de témoins émergent alors, pour produire un nous pluriel qui constitue la mémoire collective des religieux.

-          Sur un plan personnel, de nombreux exercices favorisant la réflexivité constituent le quotidien des religieux: oraison, révision de vie, examen de conscience, supervision par un supérieur, retraite en silence dans un monastère, ou encore l'écriture de plus en plus fréquente de leur témoignage de vie. Au travers de cette introspection, verbalisée ou non, se profile un énoncé de plus en plus ajusté de leur soi en tant qu'homme, religieux vivant au XXe-XXIe siècle.

-          Que signifie alors cet énoncé de soi quand il est communiqué ? Est-ce une connaissance progressive de soi ? Ou bien le discours de l'ajustement de la pensée avec ses actes, ses discours et ses engagements ? Par l'énoncé, le religieux s'implique avec toute la complexité de son vécu. Il construit ce qui fait sens, pour lui, dans l'exercice de l'autorité religieuse. Il redéfinit son engagement dans le monde et la place qu'il donne à l'Autre.

-          Une sociologie de la subjectivation a permis d'élaborer une typologie de la manière dont des religieux ont pu construire leur autorité :

Ø      L'être pour l'histoire: l'autorité se construit sur la base de l'antagonisme, dans le but de créer un homme nouveau.

Ø      L'être pour le monde : elle se construit en intégrant l'altérité et le paradoxe.

Ø      Enfin, l'être pour être : le religieux construit son autorité à partir d'une fidélité à lui-même, quels que soient les circonstances et les évènements

 

§         Corinne Valasik (CEIFR) : Éthique, catholicisme et militantisme. Le regain du religieux ne se manifeste pas par un retour de la pratique, ou alors par des pratiques nouvelles (JMJ, pèlerinages...). Les fidèles sont séduits par ces événements car ils sont libres d'y aller, ils le choisissent. Ils vont vivre quelque chose d'intéressant et de fort émotionnellement pendant 3 ou 4 jours, mais ce n'est pas pour autant qu'ils retourneront dans les paroisses. Tout cela marque un désintérêt pour les pratiques religieuses traditionnelles. Nous sommes dans une société individualiste où chacun veut se sentir libre et construit sa vision du monde en s'inspirant parfois de plusieurs religions.  Il n'y a pas de statistiques officielles et chacun définit son appartenance religieuse. La France est de culture catholique. Alors si plus de 60 % des individus se disent catholiques, ils ne sont pourtant que 10 % à  pratiquer. D'autant qu'aujourd'hui, être catholique pratiquant est bien différent d'autrefois. Il ne s'agit plus de prier quotidiennement mais seulement une à deux fois par semaine. Et puis les Français s'intéressent de plus en plus aux nouvelles religions comme le Bouddhisme. En effet, la France est le pays d'Europe ou le bouddhisme (bouddhisme tibétain) est le plus développé. On estime à 400 000 le nombre d'adeptes (la notion d'adeptes est une notion floue). Et encore, c'est une fourchette basse.
De plus, dans notre pays depuis la Révolution française, la religion est considérée comme suspecte. La religion appartient à la sphère privée. Les principales difficultés se rencontrent lors du passage du privé au public. Il y a une sorte de droit d'usage pour les églises mais il existe une disproportion entre les lieux de cultes catholiques et protestants et ceux des autres religions. C'est une difficulté que l'on retrouve aussi au niveau des cimetières car selon sa croyance, la façon d'enterrer ses morts est différente.  Il semblerait que de plus en plus de musulmans pratiquent alors que les catholiques pratiquent de moins en moins : les catholiques vivent leur religion de façon individuelle ou alors dans des moments collectifs. Pour la plupart, ils ne se reconnaissent pas, dans les discours des prêtres ou du pape. Alors ils s'investissent dans le bénévolat ou dans des associations catholiques. Par contre, pour certains musulmans, la construction de leur identité s'effectue en grande partie grâce à l'islam.

 

§         Sabine Rousseau (CHEC Université Blaise Pascal Clermont Ferrand) : Femmes prêtres : exigence, revendication, contestation. Ce fut un historique à la fois des mouvements de femmes dans cette direction, et des étapes du rejet répété de Rome pour en reconnaître le bien fondé et la légitimité. La nécessité d’une nouvelle anthropologie, réclamée par ailleurs, n’est pas à l’ordre du jour au Vatican.

 

§         Céline Béraud (Université de Caen - CEIFR) Des petites filles à l'autel ? Catholicisme, genre et liturgie  Très clairement - et non sans humour, car les raisons peuvent paraître cocasses ! -, il fut rappelé et réaffirmé la position et les raisons que Rome a et oppose à tout changement de sa pratique séculaire.

- Respecter ce que la Tradition de l’Eglise a établi à propos du  service de l'autel, c’est se prémunir de tomber dans des situations équivoques ou inextricables  en ce qui concerne l’ordination des femmes au sujet desquelles il a été précisé : l’ordination sacerdotale des femmes ne saurait être acceptée, pour des raisons tout à fait fondamentalesCes raisons sont notamment:

·         l’exemple rapporté par la Sainte Ecriture du Christ qui a choisi ses apôtres uniquement parmi les hommes ;

·         la pratique constante de l’Eglise qui a imité le  Christ en ne choisissant que des hommes et a soutenu que l’exclusion des femmes du  sacerdoce est en accord avec le plan de Dieu sur l’Eglise.

-          Puis une réaffirmation de l’égale dignité entre les sexes : le fait que la très sainte  Vierge Marie, Mère de Dieu et Mère de l’Eglise, n’ait reçu ni la mission spécifique des apôtres ni le sacerdoce ministériel montre clairement que la non admission des femmes à l'ordination sacerdotale ne peut pas signifier qu’elles auraient une dignité moindre ni qu’elles seraient l’objet d’une discrimination ; mais c’est l’observance fidèle d’une disposition qu'il faut attribuer à la Sagesse du Seigneur de l'univers. Car c’est à la sainteté des fidèles que se trouve totalement ordonnée la structure hiérarchique de l'Eglise.

-          Enfin les arguments pastoraux du Magistère : - Voilà pourquoi, rappelle la Déclaration Inter Insigniores, le seul charisme supérieur, qui peut et doit être désiré, c'est la charité » (I Corinthiens 12, 1


01/4/2007 C'EST LE DIMANCHE DE LA PASSION Antonello da Messina

C'EST LE DIMANCHE DE LA PASSION Antonello da Messina

24/3/2007 AGIR : A CHACUN SA VERITE - Wat Phra Mahathat, Ayutthaya, Thaïland

AGIR : A CHACUN SA VERITE - Wat Phra Mahathat, Ayutthaya, Thaïland

24/3/2007 AGIR : A CHACUN SA VERITE

PETITES CONFERENCES DE CARÊME

du Père Vincent-Paul TOCCOLI

Dimanche 25 mars 2007
5. Agir : à chacun sa vérité ?


Double avertissement :

  1. pour cette dernière intervention avant Pâques : un rap (A), une leçon de philo (B), un billet pastoral(C) : tous trois glanés sur le web.
  2. l’ensemble doit se lire à la suite, en « sautant » les sous-titres A,B & C qui ne sont qu’indicatifs des emprunts)

 

[A – Un rap : Chantez au Seigneur un chant nouveau... (Ps 98)]

 

Refrain :

Chacun son paradis, chacun sa vérité
Personne ne peut te dicter ce que tu dois penser
Chacun par sa propre lumière est guidé
Ne laisse personne te dire pour qui marcher !

  • Musulmans, Bouddhistes ou Catholiques peu importe
    Ton rang, ta race ou ton éthique
    Tout le monde prend quelque chose de concret ou mystique
    Chacun à son étoile, réelle ou bien magique
    Qu'est-ce qui nous motive à part la gloire et le fric
    Une question pour le moins classée, pure métaphysique
    Well, il y a autant de Dieux que de fanatiques !

(au Refrain)

  • Il suffit de croire en soi
    La vie n'a rien d'autre de ce que l'on en fait ici bas
    Pas de business sans casse
    Pas de loi sans malfrats
    Dix ans passés, je remercie Jah (1) d'être encore là
    Mais comment avancer sans son ami de bonne foi
    Comment exister sans quelqu'un qui croit en toi
    Même si à la finale, tu te sens seul au combat
    Sache qu'il y a toujours quelqu'un qui comptera sur toi !

(au Refrain)

  • Et yo
    Ça y est je crois que je me fixe
    Je construis ma vie à coups de textes et de mixes
    J'avance à ma façon, en évitant les rixes
    Je me sens pousser les ailes un peu comme celle d'un phoenix !
    Laisse-moi booster mon dernier lyrics
    Et si ça vexe
    Certains quand j'explose les idées sans aucun complexe
    Je fais ce que Luther King ni encore un Malcom X
    Mais j'ai des paroles pour toutes les races, tous les sexes

(au Refrain)

 

(1) Comme souvent dans le rap, un cri jaillit. Lutte pour la justice. On rappellera que Jah est le nom que l'on donne à Dieu dans le rastafari (reggae), et qu'il vient de l'hébreu Yah (=YHWH). La thématique de la foi est omniprésente dans le rap... Chacun sa vérité. Jusqu'où pousser cette idée ?


[B – La Leçon de philo]

  1. Si toute vérité est susceptible de se réduire au point de vue de tout un chacun, qu'en est-il du sens même de la philosophie qui se définit par la recherche de la vérité, une même vérité autour de laquelle tous les esprits en droit et en fait, seraient susceptibles de s'accorder ?
  2. Y a-t-il une possibilité d'accorder une vérité hypothétique que tout un chacun revendique confusément, avec la fin ultime de vérité universelle que la philosophie se fixe, au risque de se perdre elle-même si cette fin n'est pas comprise par les hommes auxquels elle s'adresse ?

S'il est vrai que le philosophe recherche la vérité, différentes manières de procéder sont envisageables suivant qu'on se place ex parte objecti ou ex parte subjecti.

  • La vérité peut être recherchée du côté de l'objet comme dans la philosophie antique et médiévale. Est vrai par exemple ce qui exprime l'adéquation de notre intelligence (connaissante) à l'objet ou la réalité (connaissable en droit et/ou en fait). La définition thomiste de la vérité s'énonçant ainsi: veritas est adequatio rei et intellectus.
  • A l'inverse, la vérité peut être recherchée du côté du sujet (perspective de philosophie moderne). Ici notre connaissance pour objective qu'elle puisse être, dérive d'un sujet (perspective kantienne). Ou encore, toute connaissance commence par la découverte de notre subjectivité (cogito cartésien).

Postuler avec Protagoras que l'homme est la mesure de toutes choses, et que sur un même problème il est légitime d'énoncer une thèse aussi bien que sa contradictoire?

Ce faisant, la sophistique confond l'être et les apparences, le vrai et le vraisemblable, l'opinion (contradictoire, subjective, relative, contingente et indéterminée) avec l'idée (objective et dont la dimension universaliste et impersonnelle fait tout le sens).

 

Où se cache donc le vice : Ce qui est valable ou vrai pour l'un ne l'est pas forcément pour un autre. La vérité serait donc subjective ?

Connaissance et vérité sont deux concepts solidaires l'un et l'autre, mais aussi différents : il y a de la vérité puisqu'il y a de la connaissance, mais la connaissance n'est pas la vérité. Toute la vérité. La connaissance est toujours partielle, alors que la vérité, c'est la réalité elle-même dans sa totalité. On peut dire d'une connaissance qu'elle soit vraie, mais cela ne veut pas dire de la prendre pour la vérité même. La vérité de l'être et la vérité du discours sont deux choses différentes. Les vérités que l'on ignore ne sont pas moins vraies que celles que l'on connaît. L'homme ne fait que découvrir peu à peu la réalité complexe, c'est-à-dire la vérité. La vérité humaine n'est donc pas une invention, mais bien une découverte progressive du réel par la connaissance (scientifique ou non) qui est loin d'être parfaite.

 
A. Comte-Sponville édicte : La vérité reste toujours présente, quand bien même elle est la vérité d'un présent qui n'est plus. La vérité est éternelle, car un fait est vrai indépendamment du temps. C'est pourquoi «être vrai» n'a de sens qu'au présent. Dire c'était vrai si cela ne l'est plus au présent, cela veut dire que cela ne l'était pas et ne l'a jamais été.

Plus loin, le bien ou la valeur n'existe pas en soi, ça n'existe que par mon désir ou mon amour. Nos jugements de valeur ne relèvent pas de la connaissance, mais du désir. La vérité n'a pas besoin de nous pour être vraie, mais elle a besoin de nos désirs pour valoir. Le désir est le fondement de la valeur.

À chacun sa vérité ne signifie pas que la vérité est subjective ou relative à chaque sujet, mais que sa valeur l'est. Le désir n'est pas neutre, ni innocent. On ne désire pas les mêmes objets selon que l'on soit d'un siècle ou d'un autre ou que l'on soit d'une culture ou d'une autre. Si les valeurs dépendent du désir, elles dépendent aussi de l'éducation ou des conditionnements du désir. À chacun sa vérité, non; mais à chacun ses valeurs, oui.

 

...Si on aime la vérité, la vérité, elle, ne nous aime pas. Si le réel est Dieu, celui-ci ne nous aime pas. Comme le Dieu de Spinoza qui est Nature. L'Univers est clairement indifférent à nos désirs. C'est une façon de concevoir Dieu. Dieu est réalité et la réalité est vérité. Cependant, il n'est pas interdit de voir Dieu comme Vérité, Amour et Sagesse en nous. C'est la manière croyante, religieuse ou théiste de comprendre le Réel et la Vérité. Un peu comme chez Platon pour qui il existe un monde parfait, intelligible et qui peut être en nous. Cela donne un sens au réel et à la vérité. Dans ces conditions de foi ou de croyance, Dieu donne du sens à la vérité; Il garantit que la vérité fait partie d'un Ordre. Or, ce qui nous fascine dans l'ordre ou la cohérence, ce n'est pas la vérité, c'est le sens, c'est la signification pour nous, humains angoissés. Or, le sens n'est pas la vérité, car la vérité (comme le réel) n'a pas de sens en soi en dehors de la croyance. Donner du sens, créer du sens, ce n'est pas connaître ni saisir la réalité, puisque la réalité en soi n'a pas de sens. Donner du sens à la vérité, c'est croire. On a tendance à aimer la vérité quand elle est cohérente, arrangée et stable; quand elle a du sens, quand elle nous sécurise. Elle nous dérange quand elle est énigmatique ou contradictoire ou insensée. On l'aime quand elle est certaine et éternelle dans son appréhension. On l'aime, la vérité, quand elle nous réconforte.

Mais il n'est pas nécessaire, pour aimer la vérité, qu'elle soit une certitude réconfortante. C'est être dogmatique que d'aimer la vérité en tant que certitude. Le philosophe sceptique, lui, au contraire, c'est bien la vérité qu'il aime et ce en l'absence de toute certitude, en l'absence de toute sécurité.

Connaître n'est pas aimer, mais l'amour peut naître et se parfaire par la connaissance. LA connaissance peut mener à l'amour et l'amour peut stimuler la connaissance. Chez le philosophe, connaître et aimer sont du même désir et, de ce fait, de la même ferveur. Je peux connaître une chose sans l'aimer, mais je ne peux aimer une chose sans vouloir la connaître mieux.

Se convaincre qu' À chacun sa vérité est vrai, c'est accepter que la vérité soit plus une affaire d'amour, donc plus de valeur que de connaissance. Or, pour le philosophe, placer l'amour au dessus de la connaissance, c'est trahir sa ferveur ou son amour pour la connaissance et, finalement, pour la vérité, c'est-à-dire la réalité...

(glané sur http://www.fadoqmtl.org/?DCADB74B-9BE5-41BB-B412-07F007BF74CC)


[C – Un billet pastoral)

Chacun sa vie, chacun son style, chacun ses rêves, chacun ses problèmes, chacun son idéal, chacun sa différence, chacun ses goûts, et chacun le sait : les goûts et les couleurs ne se discutent pas...

Ces « chacun » : nous en sommes bien friands. Peut-être, est-ce une façon de courir après un vent de liberté ? Une manière de s'exprimer, d'affirmer sa personnalité dans un monde anonyme ? Ou tout simplement un moyen de reconnaître que j'existe ?

Choisir, zapper, prendre, laisser, expérimenter, deviennent des mots très prisés dans cette ère du « chacun » où ce que je ressens occupe tant de place. Chacun construit ses valeurs, sa façon de vivre, ses opinions et chacun respecte les choix et positions de chacun, tolérance oblige. Et combien de fois n'entendons-nous pas : « à chacun sa vérité » ?

A chacun sa vérité: un refrain à la mode, pratique, rassurant, flou...

  • Pratique : ce refrain évite la confrontation des idées, des croyances, et peut-être dans certains cas des conflits. « Je te respecte; tu me respectes. C'est O.K. N'en parlons plus.»

Nous craignons tellement que quelqu'un ne passe en un clin d'oeil d'un je suis convaincu à un vous devez croire et agir comme moi que nous développons de la méfiance vis à vis des convictions et d'un dialogue autour d'elles. Face à une personne qui a de fortes convictions, certains réagissent parfois avec des réflexions telles que : Tu n'es pas tolérant. Tu n'es pas ouvert. D'autres  s'étonnent : C'est rare de voir des jeunes croyants comme toi. Pourtant, t'es ouverte...  En fait, on oublie parfois cette distinction : les convictions concernent nous-mêmes, tandis que la tolérance intervient dans la relation avec notre prochain.

Ainsi, ce n'est pas le fait d'avoir des convictions, ni même d'y être attaché, qui est en cause, mais bien notre attitude vis à vis de celui qui pense différemment. Et nous ne sommes peut-être pas aussi tolérants que nous aimons le prétendre ! Un hebdomadaire constatait dans un tout autre domaine que le religieux : la tolérance se pratique à distance, c'est-à-dire quand nous ne sommes pas directement concernés. Nous avons probablement tous du chemin à faire dans le respect de l'autre, de ses manières de penser, d'agir, de ses opinions, bref dans la tolérance et surtout dans l'amour, la douceur et la patience.

  • Rassurant : ce refrain laisse croire que chacun a raison à sa manière. Mais est-ce possible ?

Plus que l'incroyance, c'est en effet la disponibilité des jeunes à l'égard de toutes sortes de croyances qui frappe aujourd'hui, explique Danièle Hervieu-Léger, sociologue. Certains fabriquent leurs propres systèmes de croyances en prenant ce qui les intéresse et leur semble juste dans une religion ou l'autre. La démarche devient très personnelle, et beaucoup n'envisagent même plus que la vérité puisse être universelle.

Tu as trouvé ta voie, c'est bien pour ta vie. C'est ta vérité, affirme l’une. Mais, réplique l’autre, si je ne croyais pas que c'est la seule vérité, c'est que je ne serais pas vraiment convaincue. Simple bon sens ?

 

Les principales religions ne s'accordent pas, même sur l'essentiel. Le Christianisme, le Judaïsme, et l'Islam présentent un seul Dieu, l'Hindouisme compte 330 millions de dieux, paraît-il, et le Bouddhisme ne laisse pas de place pour un Dieu suprême. Pour les uns, l'espérance après la mort est une vie auprès de Dieu ; pour d'autres, une autre vie sur la terre, ou une fusion avec le dieu, ou encore le néant. Sans souligner d'autres points de divergence, et même d'incompatibilité.

Logiquement parlant, toutes les religions ne peuvent pas mener à Dieu.

Pas très rassurant comme constat ? Oui et non.

En effet, si toutes les croyances se révélaient exactes, nous vivrions dans un chaos indescriptible, sans parler de l'au-delà, et cela n'a rien de sécurisant. Par contre, je ne peux pas me reposer sur un C'est ma vérité. Cela me convient. En fait, je suis amené à me demander: Qu'est-ce que je crois vraiment ? Ce que je crois, est-ce vrai ?  

 

  • Flou : Selon Danièle Hervieu-Léger, les croyances flottent, elles s'expriment de façon incertaine, sur le mode du probable ou du possible : je crois à quelque chose, mais je ne sais pas à quoi.

 

(inspiré de Marie-Christine FAVE  permanente au Foyer Evangélique Universitaire de Grenoble)



16/3/2007 CREER : ART ET VERITE (FAYOUM PREMIER REGARD)

CREER : ART ET VERITE (FAYOUM PREMIER REGARD)

16/3/2007 CREER : ART ET VERITE

PETITES CONFERENCES DE CARÊME

du Père Vincent-Paul TOCCOLI

Dimanche 18 mars 2007
4. Créer : art et vérité ?

Avertissement : j’ai butiné et glané ce qui suit, sauf la finale, en surfant sur le web. Comme une abeille en ses jardins, j’en ai fait mon miel, m’y retrouvant assez pour n’avoir pas à ré écrire ce qui était le plus souvent parfaitement exprimé... à mon goût ! Je me suis seulement permis d’ajuster mes moissons à mes besoins...

 

Depuis le 19ème siècle, marqué notamment par les œuvres de Hegel et de Schopenhauer, les philosophes ont bien continué à réfléchir sur l'Art, mais aucune « philosophie de l'Art », dans l'acception radicale et systématique du terme, n'a vu le jour. Quelles peuvent être les exigences de cohérence conceptuelle et de rigueur qui caractérisent l'« argumentation philosophique » en la matière ?


Ces exigences conduisent alors non seulement à dissiper une quantité de malentendus (dont la trop fameuse notion du « message », avec ses variantes), mais encore à discuter les relations si paradoxales entre l'« art » et la « vérité », et à développer des idées novatrices quant à (1) l'affectivité, à (2) l'inconscient et à (3) l'imaginaire. Toujours l'argumentation repose sur une ample documentation et sur nombre de références aux analyses des spécialistes de l'esthétique, ce qui permet à la fois d'illustrer les idées par une large gamme d'exemples et de garantir la pertinence des commentaires au regard des œuvres citées.


Cette philosophie de l'art ne peut que s'adresser à un public très étendu, pourvu que celui-ci accepte d'enrichir son goût intuitif pour les arts ou son érudition de spécialiste avec les ressources de la raison pensante en philosophie. L'interdisciplinarité, en outre, a tout à y gagner, car par cette dernière peuvent être traitées des questions majeures de la condition humaine.

 

En fait, l'expérience unique de l'artiste, vivant d'expérimentations, d'abstractions et d'intuitions le conduit à passer des étapes de lisibilités et de jugements de moins en moins personnelles. Il n'a plus la notion de bien/mal ou beau/laid car ce qu'il vit est au-delà d'une communication ordinaire : il absorbe et compresse par ses sens une réalité vécue habituellement comme des notions d'objets et de rapports tangibles. Or l'artiste travaille justement dans (1) l'illimité, (2) le potentiel et (3) l'indescriptible. Il est porté à avoir une action de plus en plus directe (passées les étapes d'apprentissages et d'essais techniques…), qui le pousse à continuer une recherche encore innommable.

 

Mais la perception d'une œuvre d'art est souvent une leçon donnée et perçue directement en nous. (Le vrai du faux est conditionné par un niveau d'intuition ressentie et donc surtout comme un point de rupture avec le quotidien). Le facteur esthétique est souvent un élément confondu avec l'œuvre. Notre œil est habitué à une proportion et à des constanteshumains, mais l'œuvre n'est pas faite pour être belle (on parlera alors de graphismes), mais pour trouver un point de rencontre entre ce que l'artiste a perçu comme une existence réelle possible, et le quotidien. Elle est comme un tunnel emportant nos pensées. d'équilibre communes aux

En soi tout est beau, et le jugement disparaît.

 

Une des premières formes de représentation, l'art rupestre (époque préhistorique) a sans doute été, à la fois la représentation iconique d'animaux, mais a certainement possédé aussi, une dimension magique, chamanique voire sacrée. Dès lors, l'art transcendait la réalité, et rendait compte de sa dimension spirituelle alors que le quotidien était risqué et pénible, basé sur la nécessité de chasser, se protéger et survivre. L'art apparaît dès l'aube de l'humanité qui déposa une représentation sur les parois des cavernes, sacralisa les événements, et aida l'homme à survivre, en transcendant sa pensée et ses besoins vitaux.

 

Les Arts de la représentation furent souvent mis au service de l'Église, devenant plus ou moins une sorte d'art officiel. La vitalité débridée du gospel états-unien est à la base des musiques populaires modernes. Les rapports entre l'Art et la magnification du réel et le sacré n'ont cessé de nourrir les préoccupations de certains artistes (les Nabis, Raza et ses mandalas). L'Art lui même est souvent un objet de culte, devant l'effacement de la notion du sacré en Occident. La Joconde de Léonard de Vinci en est un exemple tout comme les Nymphéas de Monet à l'Orangerie devant lesquelles les foules de visiteurs se recueillent et la Marylin ou le Elvis de Andy Warhol, icônes de la modernité. À Paris, Londres, Barcelone ou New York, les musées ou centres d'art (MOMA, Beaubourg, Tate Gallery…) deviennent des bâtiments-clés pour les villes phares du monde moderne occidental et peuvent être comparés à de nouveaux temples, pour d'autres communions.

 

Depuis, les différentes formes d’art pour l'art concrétisent toute forme de médiations : médiations entre l’homme et la nature, entre l’homme et ses semblables, voire entre l'homme et Dieu ou d'autres formes de sacré (voir http://arts-cultures.cef.fr/). Ces médiations artistiques dépassent et transcendent tous les problèmes de la connaissance du monde. L’étude des phénomènes physiques et l’évolution des technologies y jouent un rôle important, puisqu’elles influencent souvent les outils de création. Une expérimentation artistique, parallèle à l’expérimentation scientifique, vient ainsi fonder l’élaboration d’une nouvelle esthétique, soutenue par la place croissante des techniques dans la vie quotidienne.

 

L'art pourrait donc servir à reproduire des concepts éternels conçus ou imaginés par la seule contemplation. L'origine de l'art provient bien de la connaissance des idées et des choses, mais transcende cette connaissance pour la présenter autrement, devenant de ce fait représentation. Si tant est que l'art se fixe des objectifs (ce qui va bien sûr contre sa nature), un des buts marquants de l'art serait donc de communiquer la connaissance profonde acquise non seulement par les sens, mais aussi par l'esprit. L'art de pure imitation sera toujours très loin du vrai : l'œuvre ne peut être aussi belle que la chose réelle ; elle est d'un autre ordre, et n'en saisira jamais qu'une toute petite partie. L'imitation de la nature ne traduit jamais son niveau de beauté, cependant que la représentation artistique dévoile un absolu propre à l'artiste, une vérité de notre espace naturel et inimitable puisque personnel.

 

Si donc un certain art est silencieux, ce silence ne paraît pas insurmontable puisque l'art est nécessairement et toujours déjà langage, ce qui signifie, qu'en fin de compte, il ne peut jamais être silencieux au sens où, par exemple, un rocher ou un beau paysage est silencieux. Comme tout langage, et idéalement, l'art tend à la vérité, mais à sa façon. Ceci vaut d'abord et clairement des arts du verbe (œuvre littéraire) : poésie, chant, contes, épopées, etc... qui constituent le langage comme art. Mais ceci vaut également de n'importe quel art considéré précisément comme langage. La vérité dont il sera question est la vérité visée par l'art et non la vérité des jugements esthétiques sur l'art ou sur le beau dont on a dit : « De gustibus coloribusque non disputandum ».

 

Et si sont utilisés les termes " art ", " langage ", " vérité ", il sera toujours de bonne méthode de les circonscrire. Par " art ", entendons un " faire ", un " produire ", un " créer " qui se situe dans un système de communication spécifique entre l'artiste et ses destinataires. L'œuvre d'art n'est donc pas un objet autonome, simplement là et autosuffisant. Elle est au contraire un phénomène ressortissant à un système communicatif particulier dans lequel elle remplit la fonction de  transmettre un message voulu par son créateur. En dehors de ce système, il n'y a plus d'œuvre d'art mais seulement, par exemple, une toile coloriée, un morceau de bois ou de métal ayant une certaine configuration Le système en question est le suivant : " création esthétique ", " œuvre d'art ", " perception esthétique ", ou encore " le procès du faire esthétique ", " la structure ".

 

Habermas dégage alors les universaux pragmatiques ou de l'acte de parole vue de la communication suivante : Pour que la communication soit une communication, il faut et il suffit qu'il y ait :

- Intersubjectivité et les mots correspondants (je, tu, nous) ;

- Un objet au sujet duquel le locuteur et l’auditeur communiquent ;

- Prétention à atteindre la vérité ;

- Prétention à observer des normes linguistiques (par exemple je promets, je m'engage à...). Dans ce contexte, la vérité est à comprendre ici comme l'une des quatre conditions de possibilité de toute communication, en particulier de la communication argumentative. L'art comme vérité, ceci est une conséquence du fait que l'art suppose toujours déjà un discours projet du créateur. Ce discours est un dialogue et donc une communication.

 

Ainsi si nous prenons l'exemple d'une nature morte, qui finalement ne représente que des objets qui dans la réalité quotidienne ne présentent aucun caractère spécifique qui puisse nous procurer une satisfaction esthétique, ces objets représentés se mettent soudain à exister d'un autre manière, ils ne sont plus ce qu'ils sont habituellement, ils sont plus que ce qu'ils sont habituellement. De ce point de vue il nous est permis d'affirmer avec Henri Bergson le rapport étroit qui unit l'Art et la Philosophie :

"La philosophie n'est pas l'art, mais elle a avec l'art de profondes affinités. Qu'est-ce que l'artiste ? C'est un homme qui voit mieux que les autres car il regarde la réalité nue et sans voiles. Voir avec des yeux de peintre, c'est voir mieux que le commun des mortels. Lorsque nous regardons un objet, d'habitude, nous ne le voyons pas, parce que ce que nous voyons, ce sont des conventions interposées entre l'objet et nous ; ce que nous voyons, ce sont des signes conventionnels qui nous permettent de reconnaître l'objet et de le distinguer pratiquement d'un autre, pour la commodité la vie. Mais celui qui mettra le feu à toutes ces conventions, celui qui méprisera l'usage pratique et les commodités de la vie et s'efforcera de voir directement la réalité même, sans rien interposer entre elle et lui, celui-là sera un artiste. Mais ce sera aussi un philosophe, avec cette différence que la philosophie s'adresse moins aux objets extérieurs qu'à la vie intérieure de l'âme."

Bergson montre effectivement que l'artiste comme le philosophe a un rapport particulier à la vérité, l'artiste est celui qui cherche à voir la réalité "nue et sans voile", c'est-à-dire totalement dégagée des déterminations que nous accolons aux objets du fait même de l'usage que nous en faisons. La question qui se pose à nous maintenant est donc celle de savoir ce qui fait que l'artiste est à ce point capable de nous procurer cette émotion esthétique et de nous mettre face à l'être même des choses par le moyen de la représentation. Cette capacité, c'est ce qu'il faut nommer le génie.

 

En Finale, que dire de la « création de soi », de l’élaboration de son génie propre, de l’épanouissement en soi d’une perfection dans son ordre : Soyez parfait comme votre Père Céleste est parfait ? Depuis le gnôthi séauton de Delphes (γνωθι σέαυτόν) jusqu’au très cliché « Deviens qui tu es ! » de l’ACO, la mise en place en soi-même de la stature du Christ n’est-elle pas l’idéal que poursuit tout chrétien, dans cette inépuisable Imitation de Jésus-Christ à laquelle est supposé s’adonner notre passage dans cette «Vallée de Larmes » ? (Ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi ! – Ayez en vous les mêmes sentiments qui animaient notre Seigneur Jésus-Christ). (Re)lisons à ce propos les Dix Thèses de Être Chrétien de Hans Küng !...  Qu’est-ce qui fait courir vers les déserts du corps et de l’esprit des êtres aussi divers et pourtant si proches l’un de l’autre – ne serait-ce que dans la compagnie des autels ! -, qu’Antoine d’Égypte, Simon de Syrie, Benoît de Nursie, Elisabeth von Bingen, Jean de la Croix et Thérèse d’Avila, et plus près de nous, le Père de Foucauld ? La vérité commence peut-être dans l’art d’être soi-même  - ou de tendre à le devenir -, l’ « image visible du Dieu invisible » !

Faire de sa vie une œuvre d’art, c’est découvrir la vérité de soi ! Et s’il est vrai que l’homme fut créé au temps des étoiles, sa vérité ne peut être que le chef-d’œuvre d’une « Lumière éclairant tout homme venant dans le monde, le comblant de grâce et de vérité ! » (Prologue de Jean)  

 

09/3/2007 VERITE & MEDIAS BANSKY

VERITE & MEDIAS BANSKY

09/3/2007 COMMUNIQUER : VERITE & MEDIAS

PETITES CONFERENCES DE CARÊME

du Père Vincent-Paul Toccoli, sdb
3. Dimanche 11 mars 2007

Communiquer : vérité et médias ?

En réalité, toute communication cherche à répondre à l'un ou l’autre, sinon à tous, des objectifs suivants :
• faire passer une information, une connaissance, ou une émotion ;
• créer une norme commune pour se comprendre ;
• créer une relation pour dialoguer fréquemment, ou relancer le dialogue ;
• obtenir une influence pour inciter l'autre à agir selon sa volonté ;
• donner son identité, sa personnalité au tiers, pour être connu.
On parle alors d'enjeux de la communication, liés aux différentes fonctions du message que les linguistes se chargent d’analyser. Prenons par exemple le modèle proposé par Roman Jakobson (1896-1982). Le linguiste russe développe un point de vue centré non plus sur la transmission d'un message, mais sur le message lui même, évitant ainsi les dangers d'instrumentalisation technique - dont relève la philosophie des réseaux. Sans aucune pédanterie, disons que ce modèle est composé de six facteurs. À chacun de ces facteurs est lié une fonction du message, explicitée comme suit par Roman Jakobson. 1. Le destinateur, lié à la fonction expressive du message,
2. Le message, lié à la fonction poétique du message,
3. Le destinataire, lié à la fonction conative du message,
4. Le contexte, l'ensemble des conditions (économiques, sociales et environnementales principalement) extérieures aux messages et qui influence sa compréhension, lié à la fonction référentielle du message,
5. Le code, symbolisme utilisé pour la transmission du message, lié à la fonction métalinguistique du message,
6. Le contact, liaison physique, psychologique et sociologique entre émetteur et récepteur, lié à la fonction phatique du message.

De ces simples considérations, on peut s’interroger sur la « vérité » de ce qu’on peut dire, et naturellement lire ou entendre dans les médias. Oui, comment savoir si ce qu’on lit ou entend est vrai ? demande Michel Volle sur son site (volle.org), le 20 février dernier.

Comment échapper pour le moins aux erreurs, pour le plus aux mensonges ?
Comment ne pas avoir sans cesse l’impression de jouer mon opinion à pile ou face !
Comment s’y retrouver?
Au moyen de son impression personnelle, de son expérience, d’un recoupement avec d'autres lectures, de connaissances "introduites" auprès de milieux "autorisés" ?

Quand on lit un livre sur un sujet dont on n'a pas soi-même une expérience de première main, il faut s'en remettre à son flair : on n'aura jamais la preuve absolue - ni factuelle, ni déductive - de la véracité comme de la pertinence du propos.

Pour autant le lecteur expérimenté n'est pas désarmé : il est difficile de forger un mensonge cohérent de bout en bout et les ficelles qu'utilise un menteur sont visibles.

Tout peut (ne pas) « sonner vrai » et (ne pas) pouvoir franchir victorieusement le seuil de vraisemblance. A-t-on toujours le loisir – le temps et la patience, malgré l’intérêt ! - d’opposer à un propos, une affirmation, une nouvelle – et même à une bonne nouvelle » -, une analyse d'une rigueur comparable ou supérieure.

Les sciences, dit Karl Popper, sont bâties sur des hypothèses provisoires et le caractère scientifique réside dans le fait que les hypothèses n'aient pas été infirmées par l'expérience dans le passé, puissent être infirmées par l'expérience dans le futur. Ne réclamons donc pas à une analyse géopolitique (pas au drame humain qui en est le back ground), à l’énoncé d’une vérité de foi (pas à la conviction capable de transformer toute une vie), à la définition d’une norme morale (pas à la nécessité objective de légiférer en la matière), etc... plus de certitude que ne peut en comporter la théorie scientifique !

« Qu’est-ce que la vérité ? » proclamerons-nous bientôt, dans la liturgie de la Semaine Sainte. Certains, à l’instar de Ponce Pilate, croient manifester la profondeur de leur pensée en déniant toute portée à la notion de vérité. « Je ne sais pas ce que veut dire "vérité", je ne sais pas ce que veut dire "réalité" », disent-ils. Le mot « vérité » a cependant, dans la démarche scientifique qui a elle aussi modelé notre culture, un sens qui nous sert de référence fût-ce confusément.

Avec Karl Popper, on peut distingue trois types de vérité : la vérité du monde, la vérité des faits, la vérité de la théorie.

1) La théorie permet, sauf si l'on commet une erreur, de déduire par un raisonnement certain les conséquences d'une hypothèse (les philosophes nomment cela la vérité apodictique). Cependant la théorie ne dit rien sur la vérité de l'hypothèse qui reste soumise au tribunal de l’expérience (toute théorie scientifique doit être « falsifiable »).

2) Le rapport d’un fait d’observation (durées et dates, distances et lieux, résultats de l'observation et de l'expérimentation) fournit, sauf tromperie, une vérité elle aussi certaine ; mais pour interpréter un tel fait, il faut le situer dans un cadre théorique (vérité conditionnelle ou conditionnée).

3) La vérité du monde, c'est d'être une réalité distincte de la personne qui la connaît. Cette vérité constitue, pour la connaissance, un horizon qui recule à mesure que la connaissance avance d'hypothèse en hypothèse, d'expérience en expérience (vérité matérielle).

Si la vérité factuelle est absolue (dans le cadre de la science, personne ne peut dire que la Terre n’est pas approximativement sphérique, ni que la bataille de Waterloo n’a pas eu lieu le 18 juin 1815), elle ne comporte pas l’interprétation que seule la théorie propose ; et celle-ci, bâtie sur une induction qui généralise une expérience limitée, et donc soumise à un contrôle expérimental qui sera toujours inachevé, est essentiellement hypothétique.
Par ailleurs, dans la richesse du monde, seuls se manifestent à notre attention les faits que nos concepts désignent (les ondes électromagnétiques existent depuis toujours mais les être humains ne les observent et les utilisent que depuis un peu plus d’un siècle). [Je dois à Michel Volle de cadre de référence de ces réflexions]

Dans Commentaire sur la société du spectacle, Guy Debord explique pourquoi il faut se défier des confidences des services de renseignement, dans tous les types de société :

« Celui qui est content d’être dans la confidence n’est guère porté à la critiquer ; ni donc à remarquer que, dans toutes les confidences, la part principale de réalité lui sera toujours cachée. Il connaît, par la bienveillante protection des tricheurs, un peu plus de cartes, mais qui peuvent être fausses ; et jamais la méthode qui dirige et explique le jeu. Il s’identifie donc tout de suite aux manipulateurs, et méprise l’ignorance qu’au fond il partage. Car les bribes d’information que l’on offre à ces familiers de la tyrannie mensongère sont normalement infectées de mensonge, incontrôlables, manipulées. Elles font plaisir pourtant à ceux qui y accèdent, car ils se sentent supérieurs à tous ceux qui ne savent rien. Elles ne valent du reste que pour faire mieux approuver la domination, et jamais pour la comprendre effectivement. Elles constituent le privilège des spectateurs de première classe : ceux qui ont la sottise de croire qu’ils peuvent comprendre quelque chose, non en se servant de ce qu’on leur cache, mais en croyant ce qu’on leur révèle ! »

N’avez-vous jamais vécu cela ? Vous dites franchement et simplement la vérité, ou du moins ce qui vous semble vrai, et le climat se glace, les regards se détournent… Vous publiez un livre sérieux et loyal, ceux qui seraient qualifiés pour en parler se taisent (on vous pillera, mais sans vous citer). Réjouissez-vous donc : tout cela indique que vous avez mis le doigt sur quelque chose d’important.
Mais le silence qui s'organise autour des choses importantes, alors que l’on parle tant de choses futiles, a des inconvénients. Dans un régime qui se réclame de l’idéal démocratique ou évangélique – dans les sociétés civile et ecclésiastique -, le citoyen et le fidèle doit pouvoir entendre la vérité, fût-ce après un délai. Il est normal, sans doute, qu’il existe des secrets d’État, mais ce secret doit après quelques décennies plier devant la recherche historique. (emprunté à Michel Volle)

Communiquer est une affaire de patience et de passion : les deux mots viennent du latin pati = souffrir, mourir.

La vérité ne peut être que le fruit de la mort (voir les assassinats réguliers de journalistes)et non pas un fruit de mort -,

c’est-à-dire que la vérité est résurrection (chez « nous », le bruit court depuis deux mille ans bientôt que çà s’est passé un matin d’avril à Jérusalem) : elle n’est pas une tombe perdue.

Mais à quel prix !


PS : Si on veut aller plus loin : L’art est un mensonge qui dit la vérité, le journalisme une vérité qui dit un mensonge
(http://virginieluc.blog.lemonde.fr/2005/01/16/2005_01_lart_est_un_men/)


01/3/2007 FAIRE MEMOIRE : VERITE ET HISTOIRE