Ve 24 mars, 12h15 : Cercle Philosophia, Fondation Sophia Antipolis, Sophia
"La tentation esthétique : Les miroirs de la virtualité ou la Médiamorphose"



La technologie succède à l’idéologie pour nous annoncer que l’humanité
• entre dans un nouveau monde et
• se trouve même sur le point de changer d’identité : ce sera désormais le règne de
l’homme numérique, selon l’expression de Nicholas Negroponte, ou
l’homme symbiotique, selon celle de Joël de Rosnay.

Véritable mutation anthropologique, la technique naissante ne se présente
• pas seulement comme un moyen de communication,
• mais comme un mode d’existence.

1. Comment appréhender ce qui est en train de changer dans l’homme et dans son environnement
2. sous l’effet de la médiamorphose, c’est-à-dire sous l’emprise d’une prise de pouvoir des technologies de la communication et de l’information.


Inclusion et exclusion
L’écrit, la télévision, le téléphone et l’ordinateur = le cyberespace, espace à situer dans la continuité de l’écrit : 4 étapes : 1. L’espace du livre a extériorisé la pensée par l’écriture ;
2. la radio, puis le téléphone, média unidirectionnel entre deux personnes,
3. la télévision,
4. et aujourd’hui,
* grâce à l’ordinateur multimédia qui permet de traiter l’image, le texte et le son,
* grâce à la connexion de cet ordinateur multimédia aux réseaux mondiaux de téléphone, les personnes peuvent contrôler éventuellement l’information qu’elles produisent.
Trois mots peuvent caractériser l’espace cyber :
1. Accélération : cela va de plus en plus vite, donc cela interroge, et crée des exclusions ;
2. Foisonnement : cela crée des diversités extrêmes, allant du pire au meilleur ;
3. Interactivité : pour la première fois l’homme a la possibilité de contrôler le média de communication avec lequel il agit.

Faire apparaître, en toute connaissance de cause, un être • qui puisse vivre en symbiose avec ces systèmes
• plutôt qu’en parasite.

ETAT de la question
1. En fait déjà, l’homme est moins parasite que parasité, c’est-à-dire désorienté par des technologies
• qui ont pris une ampleur universelle
• et qui concernent à la fois son environnement, son mode de vie, son travail et son avenir.

2. Car la désorientation est pire que la désinformation : un homme désorienté est un homme perdu. Or aujourd’hui l’information maximum désoriente l’individu par rapport à son milieu et à autrui.

3. Nous sommes en passe d’atteindre les limites du temps et de l’information. Nous ne pourrons plus traiter cette quantité d’information(s) : nous n’en aurons plus le temps.

4. D’où l’importance de la symbiose : vivre en symbiose avec des réseaux et avec des systèmes auxquels nous sous-traitons une partie de ce flux d’information(s) pour pouvoir vivre notre vie d’hommes avec notre temps biologique. Beaucoup de gens vivent dans des bulles de temps différentes. D’où des exclusions. (otaku)

Les nouveaux enfermements
Une écologie des distances est appelée à naître : une écologie grise, qu’on ne voit pas, mais qui va de pair avec la carte mentale.

• Chaque homme a un monde dans sa tête, le monde est à l’intérieur de nous avec ses proportions (on renoue ici avec la Renaissance et la découverte de la perspective), avec ses mesures, avec sa grandeur nature.

• Or c’est cela qui est désormais abîmé, avili, réduit par ces technologies du temps-monde. Et il faut souhaiter que cette prise en compte du sentiment d’enfermement se fasse jour, car pour l’instant on ne parle que de la réussite de cette mondialisation. Mais pas du temps négatif...

A - Paradoxalement, pourtant, il y a une autre forme d’enfermement :

a. un enfermement face à un espace infini, ce qu’on pourrait appeler l’info-pollution. C’est une nouvelle forme de pollution des cerveaux par l’excès d’information :
• on ne sait pas hiérarchiser l’information,
• on ne sait pas naviguer.

b. Le rôle pédagogique est donc de montrer comment lire des cartes, tenir des caps et hiérarchiser l’information en pratiquant une diététique de l’information.

c. Qu’est-ce que la diététique ?
C’est sélectionner parmi une pléthore alimentaire, à la disposition de quelques pays et pas à tous, ce qui est le plus utile pour leur vie et pour leur énergie : c’est ce qu’il nous faut inventer aujourd’hui.

Voici qu’émerge donc une double pollution : • d’abord une info-pollution, trop d’information, risques de noyade ;
• ensuite une pollution par écrasement, voire disparition des distances.
B - L’autre danger, c’est celui d’une ignorance grandissante, accompagnée d’une sorte de conflit
1. entre un monde virtuel dans lequel les individus sont en quelque sorte libres de leurs anciennes appartenances,

2. et un monde ancien, historique, local, où pullulent encore des querelles et des guerres. Mais des guerres auxquelles on ne comprend plus rien puisque, précisément, elles mettent en jeu les frontières et les territoires.

Conclusions

1. C’est une pensée dangereuse
• parce qu’elle implique une vision totalitaire à la fois du cyberespace
• et de l’imposition de l’anglais comme langue de conquête du cybermonde.

2. Cette vision est dangereuse aussi
• parce qu’elle remplace le lavage de cerveau par le lavage de réseau.
• En d’autres termes, il faut être n’importe où et n’appartenir à rien pour être un citoyen du monde virtuel et faire partie d’une communauté virtuelle – qui n’a plus qu’à demander sa reconnaissance par l’ONU, car elle est – déjà constituée de plus de 500 millions de personnes aujourd’hui sur Internet, chiffre qui ne cesse d’augmenter.

L’homme désorienté
1. La mise en œuvre et l’instauration d’un champ de bataille électronique revient à se rendre capable de gérer une situation quelle que soit sa position dans le monde : une sorte de télégestion, qui peut s’appliquer autant à l’information, qu’au commerce international, à la guerre et... à la religion.

2. Faut-il répéter qu’en cette affaire, parmi les choses menacées, la culture se trouve malheureusement placée en tête de liste. La culture a toujours été un combat avec l’Ange. Que ce soit la peinture, le théâtre, la danse, la musique, la religion, il n’y a pas de développement d’une culture sans résistance à l’irrationalité et à la folie d’un objet technique quel qu’il soit. C’est vrai de la musique.

3. Il ne peut pas y avoir de création sans une matière qui résiste. Dans le mot information, il y a un double sens :
• Je m’informe, avec de l’information
• et J’informe la matière, je lui donne forme. Et donner forme, c’est ce que fait le potier : informer la matière (c’est la métaphore de la création de l’homme, dans le second récit de la Genèse !...). C’est extrêmement coûteux en énergie et en information que d’informer aujourd’hui une matière même virtuelle. Cela demande de faire mieux ou plus que les autres n’ont fait.

1. La culture est toujours liée à des outils. Outils et culture marchent ensemble. De la pierre polie à la parole – André Leroi-Gourhan –... On a mis en forme la masse. On a mis en forme l’énergie. Il reste à mettre en forme l’information.

2. Mais plus que de l’information, doit surgir une exigence de la sagesse : Jacob est un homme libre, rappelle Paul Virillo. Il se bat contre l’Ange toute la nuit. Cet Ange est son Dieu. Il le révère. Mais il se bat pour rester un homme debout, un homme libre. Au matin il dit à l’Ange : Lâche-moi, j’ai combattu toute la nuit. La technique, c’est le combat avec l’Ange : si l’on ne se bat pas contre la technique, on n’est pas un homme libre.

3. « Dieu » se prête toujours à la fiction, car paradoxalement démuni, il ne peut s’y soustraire. En faisant appel au capital inconscient de nos peurs cortico-cérébrales, un régime, une organisation, une société, un groupe d’hommes, un homme seul peuvent, poussés par leur génie pervers et leurs moyens financiers, assujettir des populations entières, depuis des couvents, Mère Marie des Anges, jusqu’à des régions entières, Les Cathares.

4. Les « fictions de Dieu » auront toujours de beaux jours, car nos peurs ataviques et nos entêtements chroniques font partie intégrante de notre activité psychique, mises là, on ne sait trop quand, au temps des cavernes pleines d’échos et d’éclairs terrifiants, des hivers blancs pour des rois sans divertissement, des nuits de petite fille aux allumettes sans feu, des guerres du feu sans viande, et des tsunamis de fin du monde...


Les réalités virtuelles du cybermonde sont le lieu permanent de ces phénomènes.

• Les mondes durement réels de l’économie et du marché,

• les mondes inextricablement complexes de la communication hyper sophistiquée,

• les mondes éminemment chatoyants des moteurs de recherche, etc.
créent un méta-monde, comme il y a une méta-physique – et peut-être, bientôt (?), une méta religion... Nous en prenons le chemin, en tout cas.

• Ce méta-monde n’a pas d’existence qui pourrait se mesurer ou s’imaginer en 3D.

• Il n’est pas non plus la somme, tout au plus une résultante, des mondes sus cités et qui s’occupent, eux, des affaires humaines.
Il se rapprocherait de ce que l’on pourrait nommer un mode d’être, un mode d’existence comme il y un american way of life, qui inclut tout un ensemble de comportements, d’attitudes mentales, d’habitudes, de façons d’être et de paraître, etc. et qui n’est plus depuis longtemps l’apanage des seuls Américains du nord, bien qu’ils l’aient, malheureusement, initié !

• Ce monde est virtuel, dans le sens où il n’a pas besoin d’exister comme les autres mondes dont il émane : il est là de fait, quand les autres se mettent à fonctionner. Il y a du monde virtuel quand Internet, e-trade, cybernétique, AOL, Wanadoo, et Netvigator, et les millions d’autres, opèrent. Alors, de cette opération des grands esprits, procède un espace vain (vanus = vide) et évanescent (qui retournera au vide) au sein duquel des êtres vides de contenu réel vont se mettre à utiliser un mode sensible, audio-visuel d’apparence, qui aura toutes les caractéristiques constatables du monde réel, mais qui, lui, ne le sera pas, n’étant que l’émanation des mondes qui le secrètent et l’utilisent comme lieu utopique (lieu sans lieu) de leurs échanges. En cliquant deux fois sur l’icône, cette apparence redevient rien de plus que l’ombre électrique – c’est le nom, mot à mot, de cinéma en chinois ! – qu’elle est en définitive.