03. Mai 2006
Algérie Pâques 2006
CHERCHELL
Juba II, maître de Iol,
Protégé d’Octave, élève de Rome ;
Époux de Séléné-la-lune,
Fille d’Antoine et de Cléopâtre la grande ;
Favori de César Auguste,
Et fondateur enfin d’une ville à sa gloire :
Caesarea, Césarée mauritanienne, notre humble
Cherchell algérienne
Où désormais l’on cherche une mémoire vaine :
Théâtre, émule du Marcellus romain,
Amphithéâtre à l’arène en quadrature,
Aqueduc et port illuminé d’un phare,
Un cirque, peut-être,
Oui, la mémoire flanche soudain,
malgré l’excellence et la longévité du roi,
- érudit, lettré, écrivain racé,
voguant avec aisance sur la mer historique
et féru tant de peinture et de théâtre, que de
physiologie et de synonymie...
- oui la mémoire bascule devant l’absence ici
d’une vie quI fut intense,
avec ses fonctionnaires et corps de troupe,
les tumultes du port et l’escadre africaine tapie
derrière l’îlot !
Mais qu’est-elle devenue, la rivale de Carthage !
Statuaire, décors et dallage marmoréens :
Auguste Imperator, Apollon aux yeux vides !
Il reste pour notre étonnement,
Les vestiges du jour où il fut grand,
Le gros bourg dérisoire qui s’abrite aujourd’hui,
Sous les arbres étranges de son forum d’opérette,
Habité aujourd’hui par mouettes et goélands...
TIPASA
Le Phénicien l’a baptisée « Passage ».
Camus, grand prêtre du lieu, insurpassé, l’a
célébrée à la grecque:
« Ce n’est pas si facile de devenir ce qu’on est,
de retrouver sa mesure profonde...
J’apprenais à respirer, je m’intégrais et je m’accomplissais... ».
Tipasa n’a pas changé, c’est pourquoi chacun qui vient ici
Peut y humer l’effluve de sa vie, trouver sa place
sous le soleil
Et se mettre en demeure de devenir enfin!
Car ici chacun taille sa mesure profonde
Et passe de l’instant au cœur de l’immuable.
Sur ces dentelles de rochers et de maquis,
L’homme et l’histoire ont marié leurs génies :
Et grâce aux dieux le site est demeuré sauvage
Dans une mémoire ourlée par la vague éternelle
Qui lèche à ses pieds le sable rouge des énergies
premières,
Et les dégorgements de l’ardente lumière
Nimbant de majesté la masse du Chenoua !
De Carthage à Gibraltar Tipasa est la clé,
Non seulement pour les naves lourdes de toutes les
richesses,
Mais encore et surtout d’un certain Jésus Christ
Qu’Alexandre et Salsa, entre histoire et légende,
vont établir ici,
Dans la plus vaste basilique africaine à neuf nefs :
la foi dans l’homme mort et ressuscité.
Naves et nefs rivalisaient ainsi de succès et de gloire !
Les Vandales ariens finirent par la réduire,
Les Byzantins s’essayèrent vainement à la réanimer :
Tipasa s’endormit comme carrière de pierres
Au service d’Icosium, d’El Djézaïr, d’Alger...
Amphithéâtre, Temples, Forum et Capitole,
Thermes et Curie, Villas et Basiliques,
Mausolées, Hypogées, Théâtres et Nymphées :
Le soleil et les lézards ont récupéré leur du
Parmi les asphodèles et les rhododendrons :
Cette parcelle d’éternité,
tombée un jour du temps entre les mains des hommes.
On y respire encore les effluves tenaces
d’aventures fabuleuses,
Courues par les enfants d’une Mère Méditerranée
toujours partagée
Entre un passé irréductible à toutes les enquêtes,
Et la menace d’un avenir toujours recommencé !
Tipasa est le martyr de la mémoire douloureuse
Des longues théories de tous les peuples
Qui ont ici un jour médité sur la mort,
Quand on savait encore
Que l’homme n’est qu’une conscience triste sous le soleil !
DJEMILA
Le vent souffle toujours sur le plateau penché,
Sur Cuicul au nom chantant d’oiseau,
Parmi les vagues violettes et le déhanchement de miel doré
Qui glissent doucement
Depuis l’élévation chrétienne jusqu’à la dérive dioclétienne !
Pourquoi là, pourquoi çà, pourquoi Cuicul ?
Pourquoi cette magnifique et improbable confusion
de vent et de soleil
Sous l’éperon rocheux que baignent Guergour et Betampe ?
Nerva donne Cuicul aux vétérans, les confiant à Mars ;
Les Antonins bâtissent ;
Sous les Sévères la ville explose et se répand sur la pente.
Et malgré les chrétiens de toute coloration,
Cuicul s’éteint sans savoir pourquoi, violée par l’implacable Histoire !
J’ai flâné sur le grand boulevard du cardo maximus,
buté contre l’autel du temple de Genetrix.
Je me suis attardé dans le palazzo de Castorius
aux 27 pièces et aux 1600 m2,
Et dans celle de l’Âne où Vénus fait sa toilette en mosaïque.
J’ai vibré devant l’autel et les vestiges vertigineux du forum
Dans la toile animée des collines pourpres
Qui à cette heure s’enflammaient au loin !
Ô mânes de la Basilique Julia, ô mânes de la Curie et du Capitole,
Ô mânes de Cosinius et de l’Europe
Dont la maison déjà battait tous les records de luxe et de grandeur !
La place des Sévères, la basilique judiciaire et la maison d’Hylas
M’ont offert en perspective évocations et merveilles.
Quant aux arcs de Caracalla et Julius Crescens, aux Thermes et au Théâtre,
Ils respirent encore une vie dont le vent des Aurès
garde en secret le mystère !
Le groupe épiscopal couronne la ville entière
comme un laurier de gloire,
Et les splendides mosaïques sous les verrières du fabuleux petit musée
Déclinent à l’envie les amours conjuguées de la beauté et du génie,
Où triomphe, superbe, Dionysos...
A Djémila se forge toujours,
Parmi les herbes folles et les serpents nains qui peuplent la ville morte,
Une identité qui se marie dans le temps avec la solitude et le silence.
TIMGAD
C’est la IIIème légion Augusta qui fonda Thamugadi,
Lucius Muniatus Gallus étant légat impérial propréteur,
Tandis que règne à Rome César Nerva Trajan, Auguste le Germanique,
Fils du divin Nerva souverain pontife.
Selon la dédicace de la ville...
Le paysage est farouche
Où la fière cité consciencieusement déroule le
quadrillé rigide de son schéma urbain.
L’aspect terriblement imposant de ses ruines est un leurre, pourtant.
Timgad est passé à côté de l’histoire : il ne s’y passa rien !
C’était un des nombreux avant postes,
Sentinelles aux frontières indécises de l’empire,
Là où Rome était à peine Rome,
Et où la résistance indigène pouvait un jour ou l’autre
menacer sa paix des armes.
Il s’en trouvait des dizaines de la sorte,
Le long de l’infini limes de l’orient comme du septentrion :
de Trêves à Doura Europos !
Timgad n’était qu’une garnison, fondée par et pour les vétérans africains :
Espace de 355 mètres de côté, partagé en 4 par le carrefour
du cardo et du décumanus,
Quartiers divisés eux-mêmes en 36 îlots,
par des voies se coupant à angles droits :
La Kambalik de Gengis Khan, la Nouvelle York des États-unis d’Amérique,
Comme avant elles toutes, les villes portuaires de la grande Grèce anatolienne...
Le christianisme sous toutes ses formes orthodoxes et hérétiques
Se chargera de lui donner une mémoire,
Entre les persécutions de Dioclétien et les
contestations théologiques de Donat :
Les disputes d’Augustin avec Gaudentius résonnent encore
Parmi les orties et les sauterelles.
Les Byzantins la dotèrent d’une forteresse au temps de Justinien,
Où souffle désormais le vent des solitudes,
Qui s’engouffre, sous les grands ciels blancs
au-dessus des montagnes,
Dans les nobles colonnades qui jouxtent le forum !
Les deux Victoires et la Fortune, l’Arc de Trajan et les grands Thermes
Affichent la face de circonstance du contingent
blessé par l’Histoire,
Et les chapiteaux cyclopéens tombés au champ de
tous les honneurs,
Envient depuis leur tombe leurs frères restés
scellés aux colonnes capitolines.
L’apostrophe d’Augustin au bourgeois de Thagaste :
« Tu vivais, Romanius, en des maisons splendides,
Tu disposais de magnifiques bains,
Tu jouissais de mosaïques, dignes de la décence,
Passant ta vie en chasses, en jeux et en festins ! »
Rejoint la profession de foi trouvée sur une dalle du forum :
« Chasser, prendre des bains, jouer et rire : voilà qui est vivre ! »
On le voit, Timgad, tu savais vivre !
Tes mosaïques chantent en mille éclats ta dolce vita !
Rosaces, guirlandes de lauriers, rinceaux d’acanthe, piques et cœurs,
Ta grande nature morte aux reliefs de repas
Nous obligent à reconnaître qu’au moins tu existas !
MEMOIRE D’AUGUSTIN
Hippone, tu n’es plus sur la mer !
Tes chevaux ont cessé d’être des hippocampes !
Tes rivages ne sont plus que chiendent et scorpions !
Ton Augustin aurait souffert, comme moi bientôt dans Alger,
Et se serait écrié à la vue de sa ville vandalisée :
« C’est être petit que de regarder comme un grand mal,
ces écroulements de bois et de pierres,
et ces morts d’hommes mortels ! »
Où s’est-elle envolée ta triple gloire : crétoise, phénicienne et numide ?
Tu t’es jetée dans les bras de Donat, dont t’arracha ton fils le plus célèbre,
Qui trois fois convoqua les conciles salvateurs,
Juste avant que d’Espagne les Alains mêlés de Goths
Ne fondent sur ton peuple au bord du schisme :
dévastation, pillage, meurtres, supplices, incendies,
horreurs impitoyables envers le sexe, l’âge et la foi !
Ton Augustin mourut au cours du siège de sa ville cathédrale,
Livrée aux flammes et à la destruction.
Hippone, belle Hippone, tu ne te relèveras pas...
Oh ! On a bien relevé ici et là quelques colonnes,
signalé quelque emplacement !
Tes vestiges ne sont qu’amoncellements de
pierraille et de fûts :
Il faut savoir deviner, oser imaginer, presser sur la mémoire.
Il faut avoir appris à voir avec le cœur !
Tes mosaïques racontent mieux ta noblesse « Royale » :
Amours vendangeurs, Néréïdes, dauphins et coquillages.
Donatisme ni Arianisme ne t’ont jamais empêchée
De jouir du soleil ni de la mer !
A Calama Guelma, Esculape et Neptune disent assez,
Dans le silence monumental et cyclopéen de leurs simulacres du théâtre,
Comme le Triomphe de Vénus,
Combien ces terres étaient jadis l’enjeu de toutes les aventures,
Dont celles de l’esprit et de l’étude.
La statue d’écolier, baptisée « Augustin enfant » nous conduit à Madaure...
MADAURE
Alors ? Madaure !
Est-ce Apulée l’écrivain, Maxime le grammairien ou Augustin,l’avocat-évêque?
Tous trois ont donné à Madaure la mauve
De n’être pas une simple et belle ruine,
Mais une Oxford berbère
Dans la solitude et le silence pour l’étude et la méditation,
Fameuse pour la qualité et l’universalisme de ses professeurs
Et ses élèves suprêmement doués.
Vieille ville numide, érigée pour les vétérans
au milieu des terres des hautes plaines,
- Dégradé de toutes les couleurs : oliveraies, amanderaies, figueraies et vignobles jusqu'aux piémonts du djebel Bou-Sessou -
Vite élevée au rang de colonie,
Vouée à romaniser des populations
avides depromotion et de réussite sociales.
Le forum est une terrasse, entourée de portiques
et bordée de la basilique judiciaire :
« Je me souviens que sur ton forum, Mars a deux statues,
l’une nue, l’autre armée ;
une statue humaine leur fait vis-à-vis et allonge trois doigts
pour réprimer la malveillance dont le démon est animé envers les citoyens »
écrivait Augustin à son ami Maxime.
Le théâtre, le seul en Africa Nova, à l’instar d’Ostie,
possédait une entrée centrale qui s’ouvrait au niveau de l’orchestre.
Les sanctuaires abondaient, avec les thermes d’été et les thermes d’hiver,
Tandis que les huileries réputées se mêlaient aux arcs de triomphe.
L’enfant Augustin n’aura pas connu la basilique byzantine,
Formidable, avec ses trois nefs aux doubles rangées de colonnes.
Augustin, je l’avais rencontré
dans les patios de la Bouzareah et les couloirs de Kouba
Au temps de mes études algéroises:
C’était avant mon propre exode pour l’Europe « et ses vieux parapets ».
Les « Confessions » étaient toujours à mon chevet !
Le jeune berbère de Thagaste,
je le retrouvai dans un de mes compagnons de classe :
Julien Oumedjkhane, de Souk Ahras.
Nous partagions de conserve
Les « great expectations » d’un de nos ancêtre sur cette terre africaine :
Pour moi, le magyar gréco-italien du limes du nord,
Et pour lui, le kabyle du limes du sud,
Augustin devenu notre contemporain !
J’ai laissé mes compagnons,
Et je m’en suis allé errer dans les ruelles, loin des axes,
À la recherche de ce que seul mon instinct atavique pouvait me révéler.
Aux sauterelles j’ai confié ma nostalgie, dans le hasard des calades en lacis,
Un instant j’ai songé sur les gradins du petit théâtre.
Et j’ai fermé les yeux, m’abandonnant à la brise mélancolique
de cette fin d’après-midi...
Et aux bribes de rêverie dérobées à ce bonheur éphémère...
Il fut bientôt - déjà, - le temps de repartir...
Les pierres m’ont parlé, ce soir... J’ai même cru voir...
ALGER
Gnadenschuß, coup de grâce, dirait Yourcenar !
Je l’ai reçu à Alger !
Tayeb, notre guide, fut tout simplement extraordinaire,
Par tous les quartier du centre, de l’est et de l’ouest,
Et des hauts d’Alger la Blanche...
Il connaissait les noms français de tous les lieux
Où mon enfance et mon adolescence avaient battu le pavé,
Surtout l’ouest, où ils résonnèrent dans mon cœur encore accroché à
quelque nostalgie :
Mais comme le dit Signoret, elle n’est plus ce qu’elle était !
Je tressaillis ainsi à ces noms de mon enfance algéroise :
Le Ruisseau, Kouba et Hussein Dey, Le Ravin de la Femme Sauvage
(jamais je ne m’étais rendu compte de ce nom étrange !),
La Route Moutonnière, Belcourt et Le Hammah,
et puis El Biar, Staouelli ou Ben Akhnoun !
J’aurais pu écouter sans fin Tayeb me raconter
le dictionnaire de ces quartiers !
Traverser Alger après 46 ans d’absence est à la fois
une aventure, une épreuve et un rendez-vous.
Ce sera le dernier!
Nous fîmes un stop un peu plus long Place du Gouvernement.
Je me dirigeai sans tarder vers l’antique cathédrale
rendue à son culte premier.
Je ne me suis jamais formalisé qu’elle redevînt mosquée,
Mais qu’elle se soit transformée en un sanctuaire fondamentaliste radical !
Je vis quelque prêcheur en sandales embarbé,
Le sarouel court flottant comme une himation mal taillé,
Grimper quatre à quatre les marches que j’avais gravies moi-même jadis
Cérémonieusement et tant et tant de fois
À la tête des choristes que je dirigeai dès l'âge de quinze ans
Pour les pièces grégoriennes du culte cathédral...
Je restai en bas de l’envolée du grand escalier, sans comprendre, stupéfait,
Ou plutôt contrarié comme un enfant victime innocente
D’une injustice qu’il n’admet pas !
Je me retournai alors vers l’ex-archevêché,
Une grande maison arabe au patio de finesse exquise
Dont les carreaux de céramiques polychromes
n’avaient rien à envier
Aux azulejos de toutes les Espagnes.
La première porte lourde et défoncée baillait...
Je la poussai...
Un homme, un planton, attendait, assis, désoeuvré, inutile.
Je ne sais pourquoi, j’eus besoin de lui dire : Je rentre chez moi !
Interloqué, il resta coi tandis que je montai les 5 marches de marbre
Qui mènent à la seconde porte qui donne dans le patio :
elle était ouverte, j’entrai...
C’est exactement là que le Gnadenschuß, le coup de grâce, me fut donné !
Abandon, délabrement, saleté :
Le merveilleux palais qui rivalise avec la Ziza de Palerme
Avait pris figure d’entrepôt, macabre et pathétique !
J’avançai jusqu’au cœur de la cour, jusqu’au jet d’eau hors service,
Jusqu’au point où je ne pus retenir ma peine plus longtemps.
Je rassemblai toute mon émotion et ma colère mêlées,
Et lançai vers le ciel un Ave Maria mozarabe du 12ème siècle andalou !
Le patio soudain se métamorphosa : et je me retrouvai, les yeux fermés,
Sous le charme des neumes déroulant d’eux-mêmes arsis et thésis,
Et remontant le temps
Quelque part avant 58, certain dimanche de mai,
Quand nous descendions à pied de la Bouzareah,
Pour animer la messe épiscopale de Mgr Léon-Etienne Duval,
archevêque d’Alger et de Julio-Césarée.
À la hauteur du « Et nunc et in hora mortis nostrae,
Maintenant et à l’heure de notre mort ! »
J’entrouvris les yeux :
Deux personnes étaient accoudées à la balustrade intérieure de l’étage.
Pétrifiées de surprise et d’émotion, elles écoutaient
une hymne à la Vierge Marie,
Chantée par un prêtre catholique romain, ancien séminariste algérois,
Dans un bâtiment officiel de la République Islamique Algérienne,
siège de la conservation archéologique du pays.
Quand j’eus chanté l’Amen,
Ils étaient descendus par l’escalier intérieur
que j’avais utilisé tant de fois à mon époque.
C’était le conservateur en chef et son assistante.
Ils s’approchèrent timidement de moi :
« Monsieur, dit-il... ». Il hésitait. Je ne disais mot.
« Monsieur, s’enhardit-il enfin, vous venez de réveiller l’âme du lieu... »
Je me retournai : quelques membres de mon groupe
m’avaient suivi à l’intérieur à mon insu.
Une émotion épaisse et presque obscène nous avait tous saisis :
Gorges serrées, mains crispées, yeux embués,
Chacun me regardait, attendant de moi je ne sais quelle parole
Pour rompre le charme malsain qui nous tétanisait.
Je ne savais que dire, je n’avais pas de formule,
Sinon un nœud dur qui m’encombrait le ventre,
Et dans la bouche, une salive amère, celle qui précède les vomissements.
Je saluai mes hôtes d’un simple signe de tête,
Et sortis devant mes compagnons véritablement commotionnés.
Je regagnai le pullman : autour de moi,
Tout n’était que saleté, puanteur et surpeuplement,
Laideur, abandon et délabrement !
Je rejoignis mon siège, fermai les yeux, et m’assoupis !
Je sais que ce jour-là j’ai perdu mon pays.
Juba II, maître de Iol,
Protégé d’Octave, élève de Rome ;
Époux de Séléné-la-lune,
Fille d’Antoine et de Cléopâtre la grande ;
Favori de César Auguste,
Et fondateur enfin d’une ville à sa gloire :
Caesarea, Césarée mauritanienne, notre humble
Cherchell algérienne
Où désormais l’on cherche une mémoire vaine :
Théâtre, émule du Marcellus romain,
Amphithéâtre à l’arène en quadrature,
Aqueduc et port illuminé d’un phare,
Un cirque, peut-être,
Oui, la mémoire flanche soudain,
malgré l’excellence et la longévité du roi,
- érudit, lettré, écrivain racé,
voguant avec aisance sur la mer historique
et féru tant de peinture et de théâtre, que de
physiologie et de synonymie...
- oui la mémoire bascule devant l’absence ici
d’une vie quI fut intense,
avec ses fonctionnaires et corps de troupe,
les tumultes du port et l’escadre africaine tapie
derrière l’îlot !
Mais qu’est-elle devenue, la rivale de Carthage !
Statuaire, décors et dallage marmoréens :
Auguste Imperator, Apollon aux yeux vides !
Il reste pour notre étonnement,
Les vestiges du jour où il fut grand,
Le gros bourg dérisoire qui s’abrite aujourd’hui,
Sous les arbres étranges de son forum d’opérette,
Habité aujourd’hui par mouettes et goélands...
TIPASA
Le Phénicien l’a baptisée « Passage ».
Camus, grand prêtre du lieu, insurpassé, l’a
célébrée à la grecque:
« Ce n’est pas si facile de devenir ce qu’on est,
de retrouver sa mesure profonde...
J’apprenais à respirer, je m’intégrais et je m’accomplissais... ».
Tipasa n’a pas changé, c’est pourquoi chacun qui vient ici
Peut y humer l’effluve de sa vie, trouver sa place
sous le soleil
Et se mettre en demeure de devenir enfin!
Car ici chacun taille sa mesure profonde
Et passe de l’instant au cœur de l’immuable.
Sur ces dentelles de rochers et de maquis,
L’homme et l’histoire ont marié leurs génies :
Et grâce aux dieux le site est demeuré sauvage
Dans une mémoire ourlée par la vague éternelle
Qui lèche à ses pieds le sable rouge des énergies
premières,
Et les dégorgements de l’ardente lumière
Nimbant de majesté la masse du Chenoua !
De Carthage à Gibraltar Tipasa est la clé,
Non seulement pour les naves lourdes de toutes les
richesses,
Mais encore et surtout d’un certain Jésus Christ
Qu’Alexandre et Salsa, entre histoire et légende,
vont établir ici,
Dans la plus vaste basilique africaine à neuf nefs :
la foi dans l’homme mort et ressuscité.
Naves et nefs rivalisaient ainsi de succès et de gloire !
Les Vandales ariens finirent par la réduire,
Les Byzantins s’essayèrent vainement à la réanimer :
Tipasa s’endormit comme carrière de pierres
Au service d’Icosium, d’El Djézaïr, d’Alger...
Amphithéâtre, Temples, Forum et Capitole,
Thermes et Curie, Villas et Basiliques,
Mausolées, Hypogées, Théâtres et Nymphées :
Le soleil et les lézards ont récupéré leur du
Parmi les asphodèles et les rhododendrons :
Cette parcelle d’éternité,
tombée un jour du temps entre les mains des hommes.
On y respire encore les effluves tenaces
d’aventures fabuleuses,
Courues par les enfants d’une Mère Méditerranée
toujours partagée
Entre un passé irréductible à toutes les enquêtes,
Et la menace d’un avenir toujours recommencé !
Tipasa est le martyr de la mémoire douloureuse
Des longues théories de tous les peuples
Qui ont ici un jour médité sur la mort,
Quand on savait encore
Que l’homme n’est qu’une conscience triste sous le soleil !
DJEMILA
Le vent souffle toujours sur le plateau penché,
Sur Cuicul au nom chantant d’oiseau,
Parmi les vagues violettes et le déhanchement de miel doré
Qui glissent doucement
Depuis l’élévation chrétienne jusqu’à la dérive dioclétienne !
Pourquoi là, pourquoi çà, pourquoi Cuicul ?
Pourquoi cette magnifique et improbable confusion
de vent et de soleil
Sous l’éperon rocheux que baignent Guergour et Betampe ?
Nerva donne Cuicul aux vétérans, les confiant à Mars ;
Les Antonins bâtissent ;
Sous les Sévères la ville explose et se répand sur la pente.
Et malgré les chrétiens de toute coloration,
Cuicul s’éteint sans savoir pourquoi, violée par l’implacable Histoire !
J’ai flâné sur le grand boulevard du cardo maximus,
buté contre l’autel du temple de Genetrix.
Je me suis attardé dans le palazzo de Castorius
aux 27 pièces et aux 1600 m2,
Et dans celle de l’Âne où Vénus fait sa toilette en mosaïque.
J’ai vibré devant l’autel et les vestiges vertigineux du forum
Dans la toile animée des collines pourpres
Qui à cette heure s’enflammaient au loin !
Ô mânes de la Basilique Julia, ô mânes de la Curie et du Capitole,
Ô mânes de Cosinius et de l’Europe
Dont la maison déjà battait tous les records de luxe et de grandeur !
La place des Sévères, la basilique judiciaire et la maison d’Hylas
M’ont offert en perspective évocations et merveilles.
Quant aux arcs de Caracalla et Julius Crescens, aux Thermes et au Théâtre,
Ils respirent encore une vie dont le vent des Aurès
garde en secret le mystère !
Le groupe épiscopal couronne la ville entière
comme un laurier de gloire,
Et les splendides mosaïques sous les verrières du fabuleux petit musée
Déclinent à l’envie les amours conjuguées de la beauté et du génie,
Où triomphe, superbe, Dionysos...
A Djémila se forge toujours,
Parmi les herbes folles et les serpents nains qui peuplent la ville morte,
Une identité qui se marie dans le temps avec la solitude et le silence.
TIMGAD
C’est la IIIème légion Augusta qui fonda Thamugadi,
Lucius Muniatus Gallus étant légat impérial propréteur,
Tandis que règne à Rome César Nerva Trajan, Auguste le Germanique,
Fils du divin Nerva souverain pontife.
Selon la dédicace de la ville...
Le paysage est farouche
Où la fière cité consciencieusement déroule le
quadrillé rigide de son schéma urbain.
L’aspect terriblement imposant de ses ruines est un leurre, pourtant.
Timgad est passé à côté de l’histoire : il ne s’y passa rien !
C’était un des nombreux avant postes,
Sentinelles aux frontières indécises de l’empire,
Là où Rome était à peine Rome,
Et où la résistance indigène pouvait un jour ou l’autre
menacer sa paix des armes.
Il s’en trouvait des dizaines de la sorte,
Le long de l’infini limes de l’orient comme du septentrion :
de Trêves à Doura Europos !
Timgad n’était qu’une garnison, fondée par et pour les vétérans africains :
Espace de 355 mètres de côté, partagé en 4 par le carrefour
du cardo et du décumanus,
Quartiers divisés eux-mêmes en 36 îlots,
par des voies se coupant à angles droits :
La Kambalik de Gengis Khan, la Nouvelle York des États-unis d’Amérique,
Comme avant elles toutes, les villes portuaires de la grande Grèce anatolienne...
Le christianisme sous toutes ses formes orthodoxes et hérétiques
Se chargera de lui donner une mémoire,
Entre les persécutions de Dioclétien et les
contestations théologiques de Donat :
Les disputes d’Augustin avec Gaudentius résonnent encore
Parmi les orties et les sauterelles.
Les Byzantins la dotèrent d’une forteresse au temps de Justinien,
Où souffle désormais le vent des solitudes,
Qui s’engouffre, sous les grands ciels blancs
au-dessus des montagnes,
Dans les nobles colonnades qui jouxtent le forum !
Les deux Victoires et la Fortune, l’Arc de Trajan et les grands Thermes
Affichent la face de circonstance du contingent
blessé par l’Histoire,
Et les chapiteaux cyclopéens tombés au champ de
tous les honneurs,
Envient depuis leur tombe leurs frères restés
scellés aux colonnes capitolines.
L’apostrophe d’Augustin au bourgeois de Thagaste :
« Tu vivais, Romanius, en des maisons splendides,
Tu disposais de magnifiques bains,
Tu jouissais de mosaïques, dignes de la décence,
Passant ta vie en chasses, en jeux et en festins ! »
Rejoint la profession de foi trouvée sur une dalle du forum :
« Chasser, prendre des bains, jouer et rire : voilà qui est vivre ! »
On le voit, Timgad, tu savais vivre !
Tes mosaïques chantent en mille éclats ta dolce vita !
Rosaces, guirlandes de lauriers, rinceaux d’acanthe, piques et cœurs,
Ta grande nature morte aux reliefs de repas
Nous obligent à reconnaître qu’au moins tu existas !
MEMOIRE D’AUGUSTIN
Hippone, tu n’es plus sur la mer !
Tes chevaux ont cessé d’être des hippocampes !
Tes rivages ne sont plus que chiendent et scorpions !
Ton Augustin aurait souffert, comme moi bientôt dans Alger,
Et se serait écrié à la vue de sa ville vandalisée :
« C’est être petit que de regarder comme un grand mal,
ces écroulements de bois et de pierres,
et ces morts d’hommes mortels ! »
Où s’est-elle envolée ta triple gloire : crétoise, phénicienne et numide ?
Tu t’es jetée dans les bras de Donat, dont t’arracha ton fils le plus célèbre,
Qui trois fois convoqua les conciles salvateurs,
Juste avant que d’Espagne les Alains mêlés de Goths
Ne fondent sur ton peuple au bord du schisme :
dévastation, pillage, meurtres, supplices, incendies,
horreurs impitoyables envers le sexe, l’âge et la foi !
Ton Augustin mourut au cours du siège de sa ville cathédrale,
Livrée aux flammes et à la destruction.
Hippone, belle Hippone, tu ne te relèveras pas...
Oh ! On a bien relevé ici et là quelques colonnes,
signalé quelque emplacement !
Tes vestiges ne sont qu’amoncellements de
pierraille et de fûts :
Il faut savoir deviner, oser imaginer, presser sur la mémoire.
Il faut avoir appris à voir avec le cœur !
Tes mosaïques racontent mieux ta noblesse « Royale » :
Amours vendangeurs, Néréïdes, dauphins et coquillages.
Donatisme ni Arianisme ne t’ont jamais empêchée
De jouir du soleil ni de la mer !
A Calama Guelma, Esculape et Neptune disent assez,
Dans le silence monumental et cyclopéen de leurs simulacres du théâtre,
Comme le Triomphe de Vénus,
Combien ces terres étaient jadis l’enjeu de toutes les aventures,
Dont celles de l’esprit et de l’étude.
La statue d’écolier, baptisée « Augustin enfant » nous conduit à Madaure...
MADAURE
Alors ? Madaure !
Est-ce Apulée l’écrivain, Maxime le grammairien ou Augustin,l’avocat-évêque?
Tous trois ont donné à Madaure la mauve
De n’être pas une simple et belle ruine,
Mais une Oxford berbère
Dans la solitude et le silence pour l’étude et la méditation,
Fameuse pour la qualité et l’universalisme de ses professeurs
Et ses élèves suprêmement doués.
Vieille ville numide, érigée pour les vétérans
au milieu des terres des hautes plaines,
- Dégradé de toutes les couleurs : oliveraies, amanderaies, figueraies et vignobles jusqu'aux piémonts du djebel Bou-Sessou -
Vite élevée au rang de colonie,
Vouée à romaniser des populations
avides depromotion et de réussite sociales.
Le forum est une terrasse, entourée de portiques
et bordée de la basilique judiciaire :
« Je me souviens que sur ton forum, Mars a deux statues,
l’une nue, l’autre armée ;
une statue humaine leur fait vis-à-vis et allonge trois doigts
pour réprimer la malveillance dont le démon est animé envers les citoyens »
écrivait Augustin à son ami Maxime.
Le théâtre, le seul en Africa Nova, à l’instar d’Ostie,
possédait une entrée centrale qui s’ouvrait au niveau de l’orchestre.
Les sanctuaires abondaient, avec les thermes d’été et les thermes d’hiver,
Tandis que les huileries réputées se mêlaient aux arcs de triomphe.
L’enfant Augustin n’aura pas connu la basilique byzantine,
Formidable, avec ses trois nefs aux doubles rangées de colonnes.
Augustin, je l’avais rencontré
dans les patios de la Bouzareah et les couloirs de Kouba
Au temps de mes études algéroises:
C’était avant mon propre exode pour l’Europe « et ses vieux parapets ».
Les « Confessions » étaient toujours à mon chevet !
Le jeune berbère de Thagaste,
je le retrouvai dans un de mes compagnons de classe :
Julien Oumedjkhane, de Souk Ahras.
Nous partagions de conserve
Les « great expectations » d’un de nos ancêtre sur cette terre africaine :
Pour moi, le magyar gréco-italien du limes du nord,
Et pour lui, le kabyle du limes du sud,
Augustin devenu notre contemporain !
J’ai laissé mes compagnons,
Et je m’en suis allé errer dans les ruelles, loin des axes,
À la recherche de ce que seul mon instinct atavique pouvait me révéler.
Aux sauterelles j’ai confié ma nostalgie, dans le hasard des calades en lacis,
Un instant j’ai songé sur les gradins du petit théâtre.
Et j’ai fermé les yeux, m’abandonnant à la brise mélancolique
de cette fin d’après-midi...
Et aux bribes de rêverie dérobées à ce bonheur éphémère...
Il fut bientôt - déjà, - le temps de repartir...
Les pierres m’ont parlé, ce soir... J’ai même cru voir...
ALGER
Gnadenschuß, coup de grâce, dirait Yourcenar !
Je l’ai reçu à Alger !
Tayeb, notre guide, fut tout simplement extraordinaire,
Par tous les quartier du centre, de l’est et de l’ouest,
Et des hauts d’Alger la Blanche...
Il connaissait les noms français de tous les lieux
Où mon enfance et mon adolescence avaient battu le pavé,
Surtout l’ouest, où ils résonnèrent dans mon cœur encore accroché à
quelque nostalgie :
Mais comme le dit Signoret, elle n’est plus ce qu’elle était !
Je tressaillis ainsi à ces noms de mon enfance algéroise :
Le Ruisseau, Kouba et Hussein Dey, Le Ravin de la Femme Sauvage
(jamais je ne m’étais rendu compte de ce nom étrange !),
La Route Moutonnière, Belcourt et Le Hammah,
et puis El Biar, Staouelli ou Ben Akhnoun !
J’aurais pu écouter sans fin Tayeb me raconter
le dictionnaire de ces quartiers !
Traverser Alger après 46 ans d’absence est à la fois
une aventure, une épreuve et un rendez-vous.
Ce sera le dernier!
Nous fîmes un stop un peu plus long Place du Gouvernement.
Je me dirigeai sans tarder vers l’antique cathédrale
rendue à son culte premier.
Je ne me suis jamais formalisé qu’elle redevînt mosquée,
Mais qu’elle se soit transformée en un sanctuaire fondamentaliste radical !
Je vis quelque prêcheur en sandales embarbé,
Le sarouel court flottant comme une himation mal taillé,
Grimper quatre à quatre les marches que j’avais gravies moi-même jadis
Cérémonieusement et tant et tant de fois
À la tête des choristes que je dirigeai dès l'âge de quinze ans
Pour les pièces grégoriennes du culte cathédral...
Je restai en bas de l’envolée du grand escalier, sans comprendre, stupéfait,
Ou plutôt contrarié comme un enfant victime innocente
D’une injustice qu’il n’admet pas !
Je me retournai alors vers l’ex-archevêché,
Une grande maison arabe au patio de finesse exquise
Dont les carreaux de céramiques polychromes
n’avaient rien à envier
Aux azulejos de toutes les Espagnes.
La première porte lourde et défoncée baillait...
Je la poussai...
Un homme, un planton, attendait, assis, désoeuvré, inutile.
Je ne sais pourquoi, j’eus besoin de lui dire : Je rentre chez moi !
Interloqué, il resta coi tandis que je montai les 5 marches de marbre
Qui mènent à la seconde porte qui donne dans le patio :
elle était ouverte, j’entrai...
C’est exactement là que le Gnadenschuß, le coup de grâce, me fut donné !
Abandon, délabrement, saleté :
Le merveilleux palais qui rivalise avec la Ziza de Palerme
Avait pris figure d’entrepôt, macabre et pathétique !
J’avançai jusqu’au cœur de la cour, jusqu’au jet d’eau hors service,
Jusqu’au point où je ne pus retenir ma peine plus longtemps.
Je rassemblai toute mon émotion et ma colère mêlées,
Et lançai vers le ciel un Ave Maria mozarabe du 12ème siècle andalou !
Le patio soudain se métamorphosa : et je me retrouvai, les yeux fermés,
Sous le charme des neumes déroulant d’eux-mêmes arsis et thésis,
Et remontant le temps
Quelque part avant 58, certain dimanche de mai,
Quand nous descendions à pied de la Bouzareah,
Pour animer la messe épiscopale de Mgr Léon-Etienne Duval,
archevêque d’Alger et de Julio-Césarée.
À la hauteur du « Et nunc et in hora mortis nostrae,
Maintenant et à l’heure de notre mort ! »
J’entrouvris les yeux :
Deux personnes étaient accoudées à la balustrade intérieure de l’étage.
Pétrifiées de surprise et d’émotion, elles écoutaient
une hymne à la Vierge Marie,
Chantée par un prêtre catholique romain, ancien séminariste algérois,
Dans un bâtiment officiel de la République Islamique Algérienne,
siège de la conservation archéologique du pays.
Quand j’eus chanté l’Amen,
Ils étaient descendus par l’escalier intérieur
que j’avais utilisé tant de fois à mon époque.
C’était le conservateur en chef et son assistante.
Ils s’approchèrent timidement de moi :
« Monsieur, dit-il... ». Il hésitait. Je ne disais mot.
« Monsieur, s’enhardit-il enfin, vous venez de réveiller l’âme du lieu... »
Je me retournai : quelques membres de mon groupe
m’avaient suivi à l’intérieur à mon insu.
Une émotion épaisse et presque obscène nous avait tous saisis :
Gorges serrées, mains crispées, yeux embués,
Chacun me regardait, attendant de moi je ne sais quelle parole
Pour rompre le charme malsain qui nous tétanisait.
Je ne savais que dire, je n’avais pas de formule,
Sinon un nœud dur qui m’encombrait le ventre,
Et dans la bouche, une salive amère, celle qui précède les vomissements.
Je saluai mes hôtes d’un simple signe de tête,
Et sortis devant mes compagnons véritablement commotionnés.
Je regagnai le pullman : autour de moi,
Tout n’était que saleté, puanteur et surpeuplement,
Laideur, abandon et délabrement !
Je rejoignis mon siège, fermai les yeux, et m’assoupis !
Je sais que ce jour-là j’ai perdu mon pays.



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